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Dahai, mineur exaspéré par la corruption des dirigeants de son village, décide de passer à l'action. San'er, un travailleur migrant, découvre les infinies possibilités offertes par son arme à feu. Xiaoyu, hôtesse d'accueil dans un sauna, est poussée à bout par le harcèlement d'un riche client. Xiaohui passe d'un travail à un autre dans des conditions de plus en plus dégradantes.
Quatre personnages, quatre provinces, un seul et même reflet de la Chine contemporaine : celui d'une société au développement économique brutal peu à peu gangrenée par la violence.

 

J'en avais entendu et lu beaucoup de bien et j'étais curieux d'en voir un peu plus et la réputation du film n'est pas usurpé au final pour cet excellent DVD édité par Potemkine depuis le 3 juin.

Saisissant portrait de la Chine actuelle à travers 4 de ses régions situées aux 4 points cardinaux, le film de Jia Zhang-ke est aussi avant tout témoignage explicite de l'avilissement des hommes et des femmes face à l'argent. On le sait depuis Bresson et même bien avant, l'argent corrompt tout. Mais ici, ce n'est plus la trajectoire monétaire abstraite qui déprogrammait les consciences morales comme dans le film de 1983 mais un vecteur en toile de fond dont le spectateur ne peut constater les conséquences, elles, bien visibles au premier plan.

Le cinéaste filme donc d'une région à une autre, d'un statut de travailleur (mineur, voyageur-braqueur (?), hôtesse...) à un autre comment des personnages tentent de survivre et résister quitte à prendre les armes ou adopter finalement une démarche d'assassin qui a perdu toute notion morale (Saner tue d'autres personnes... pour ramener de l'argent à son fils et sa femme. Mais comme il l'avouera lui-même au lit dans un rare moment d'initimité, tuer est encore la seule chose qui l'anime et lui donne de l'intérêt, le reste l'ennuyant passablement. Ambiguïté du personnage donc qui ne tue même pas par accident mais plus par un certain goût dont il ne peut plus absurdement se passer. Plus que la scène du meurtre en plan-séquence d'une rare violence, c'est la perte totale d'humanité du personnage qui ici choque, aussi glaçante que ses actes).

 

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Le titre est des plus subtils. A touch of sin fait à la fois référence à un classique du cinéma asiatique, A touch of zen (King Hu) comme au fait qu'on pourrait y voir inscrit les pêchés capitaux et à petites touches, ce qu'il faut de violence et de folie pour faire sauter tout l'engrenage de la société chinoise actuelle (dont on se dit qu'un tel film là-bas n'a pas forcément été bien vu ou facile a voir). Le classique de King Hu s'inscrit comme une oeuvre essentielle du wuxiapan et A touch of sin, avec malice va du coup même jusqu'à reprendre l'idée du film de sabre en le replaçant par un couteau dans la troisième histoire (mais les postures et plans sont les mêmes à ce moment fatal) là où le film s'amuse en jouant avec les codes du thriller de vengeance, du western ou du drame basique en englobant le tout dans une mise en scène souvent documentaire qui ne s'empêche pas de ciseler des cadrages et une photographie souvent à tomber à la renverse.

 

Mais le plus intéressant c'est la figure du road-movie qui plane sur tout le film. Les personnages voyagent, migrent, se croisent d'ailleurs sans se connaître, ouvrant des liens d'une histoire à une autre et renforçant l'idée d'un même univers où tout est gangréné par des rapports de violence inévitable d'un coin à l'autre du pays dans un même laps de temps quand on ne devine pas que des années se sont écoulées. Ainsi l'épilogue final avec Xiaoyu qui la voit aller dans les mines où travaillait Dahei --première histoire. Des détails minimes nous font comprendre que du temps a passé et que la jeune femme qui s'est livré à la police a vieillie un peu, a changé tout comme le monde où elle vit. Ce sont les dialogues, la figure apaisée de l'ancienne hôtesse, le portrait du couple qui tenait la société shengli dans un instantané pris à la descente d'un avion --ce même avion vu dans la première histoire donc-- et bien sûr la veuve de la société shengli dorénavant présidente qui interroge d'elle-même notre "héroïne" qui recherche un emploi. Un tout parfaitement lié par les violences de nos héros dans la zeitgest parfaite de chine actuelle du cinéaste.

 

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Ce qui est étonnant, c'est que la folie souffle sur tous les pans du film, chez les oppresseurs comme les oppressés. Ceux-ci y tombent logiquement quand ils se révoltent contre les premiers, l'acte de tuer remplaçant tout dialogue possible de réconciliation avec l'autre, toute négociation. Ds la première histoire c'est un cheval battu injustement par un imbécile qui ne comprend même plus l'animal qui en fait d'ailleurs les frais. Plus tard dans sa croisade de vengeance, Dahei épargnera l'animal pour flinguer son maître. Sursaut d'humanité pour un personnage au bord du gouffre ? Possible. D'autant plus que le réalisateur laisse planer par petites touches un peu d'espoir (à l'exception de la 4ème histoire qui coupe net), surtout dans l'épilogue et que le scénario évite tout manichéïsme basique. On excusera pas forcément certains personnages mais on ne leur en tiendra pas forcément rigueur non plus quand on voit la figure de l'oppresseur.

D'histoires vécues et reprises souvent de faits divers, le cinéaste tisse une oeuvre grande et forte et sans concession sur un pays qui finit par s'entredévorer complètement. Clairement un film à voir impérativement.

 

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