"Fuck the ancient ways,

They are heretofore shown no claim,

Got the time won't seek,

They are all still coming to paint the street"

(Ancient ways)

 

 

Avec la sortie d' El pintor, je ne dirais pas qu'il y a eu un déclic soudain mais une reconnexion bienvenue et fougueusement violente. Un peu comme si je redécouvrais Interpol, et pourtant il fut un temps où je croyais que le groupe ne pouvait plus utiliser ses tics et ses trucs sur moi. Je me trompais.

 

interpol 1 interpol 2

interpol 3 interpol 4

 

 

Je découvre le groupe avec le premier album en 2004 au moment où sort, coïncidence, le second album. J'étais alors parti pour un stage d'observation d'une semaine en Normandie pour mes études graphiques et j'avais pris sur mon ghettoblaster à cd quelques nouveaux disques. Je procède toujours de cette manière quand je vais sur de nouveaux endroits qui me sont inconnus. Immédiatement c'est le coup de foudre et je suis plus qu'agréablement surpris. La voix du timide chanteur Paul Banks n'est pas sans évoquer Joy Division, groupe culte de mes noires années lycée. Les chansons, prises dans une ambiance noire de romantisme rock ne sont pas en reste. Moins déprimées que Joy division, plus rock quand on ne vire pas dans le grunge épique (le monumental The new). En fait tout l'album est parfait que ce soit dans le dynamique (PDA découvert un soir peu avant d'acheter le disque --sans avoir fait le rapprochement en plus, je suis une patate je sais-- sur MTV avec son clip complètement halluciné et zarb) ou le plus lent (Stella was a diver and she was always down, Hands away). Les titres, le look du groupe distingué et classieux, le design de la pochette avec sa scène rouge sur fond noir comme un coeur qui bât dans l'obscurité... Interrogé sur sa filiation, le groupe de Banks, Kessler, Carlos D et Fogarino avouait n'avoir pas trop écouté le groupe du regretté Ian Curtis, ils se disaient plus proches de The Cure dont ils firent la première partie alors.

 

Comme souvent en décalage, je découvre le second album, Antics quand sort le 3ème, Our love to admire. Oeuvre écrite à chaud pendant l'intensité des tournées du premier album, on ressent une espèce d'urgence grisante (sauf peut-être la première piste mais ça n'engage que moi) moins sombre que turn on the bright light mais dotée d'une réelle force et confiance en sa musique. Passé donc un Next exit qui ne semble là qu'en guise d'introduction, on rentre de plein fouet dans le disque avec un Evil guidé par un riff diaboliquement addictif. Rien que ce prénom donné en ouverture, "Rosemary..." a de quoi faire entrer dans la légende. S'enchaînent alors les perles. Narc, Take you on a cruise, le rageur Slow hands, C'mere... C'est à la fois très proche de Turn on the bright lights tout en ayant passé la seconde avec une élégance qui a de quoi rendre fou de nombreux groupes qui se cassent les dents sur le passage du second disque.

 

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Curieusement entre Our love to admire et Interpol (2010) vont s'écouler 3 ans. Puis 4 entre ce dernier et El Pintor (2014). Avec le troisième album, je commence un peu à me désintéresser du groupe. C'est évidemment subjectif mais pour moi y'a quelque chose qui colle plus. Déjà la pochette avec cette photographie d'animaux (empaillés si j'ai bien compris) qui reconstitue une scène de chasse. Après les abstractions stylisées des deux albums précédents, ça fait un peu... tâche. Ensuite les morceaux pas toujours si homogènes que ça. Interpol fait du Interpol, on l'aime pour ça mais ici l'étincelle ne prend plus, prend moins. Le mixage n'est pas toujours au top et on oscille entre titres légers et d'autres qui se veulent plus noirs. Il y a pourtant de bonnes choses (Pioneer to the falls, Who do you think, The lighthouse --meilleur morceau du disque ? Meilleur morceau des 3 premiers disques avec The new ?) coincées entre des titres qui sentent le déjà vu ou traînent curieusement les pieds (The scale, The Heinrich maneuver --mauvais choix de single à mon sens--, Wrecking ball). Interpol tourne en rond. Le groupe n'innove pas, se contente de suivre une formule. Une bonne formule cela dit mais ne serions nous pas devenus trop exigeants d'un coup avec le groupe après deux albums parfaits ?

 

Interpol (2010) que je préfère appeler "Lights" comme la 4ème piste du disque, arrive à un moment où dans ma vie personnelle et professionnelle j'entame de nouveaux choix. A ce moment je n'attends plus rien du groupe et j'écoute d'abord mollement l'album, le trouvant bien, sans plus. Puis plus lentement avec le temps et à ma surprise, Lights semble s'infuser de lui-même, distillant son noir poison comme un divin malaise que seuls certains grands groupes savent aussi bien distiller (pas étonnant cela dit avec un chanteur qui se dit fan de Céline et Bukowski, non ?). D'abord, ici le groupe joue souvent plus sur la répétition (on est loin de Philip Glass quand même hein, y'a de la marge) afin d'installer une ambiance. Latente dans Lights (à noter le clip subtilement dérangeant et donc parfaitement dans le ton) donc ou plus immédiatement percutables comme Try it on et ses boucles de piano (du piano chez Interpol ! Incroyable ! :D -- au passage le youtubeur qui a fait la vidéo ne le précise pas mais il reprend des pans entiers du beau, rêveur et ralenti film qu'est Cashback que je vous conseille chers amis) ou Barricade (le clip officiel joue d'ailleurs sur la répétition de motifs et cadrages, tiens). Et pendant que j'y songe All of the ways où le motif pianistique de Try it on ressurgit en fond, comme noyé dans la brume. Tout n'est pas parfait évidemment dans le disque. On pourra m'objecter que Barricade tout comme Who do you think sur Our love to admire ne font que reprendre à une certaine facilité. Certes, mais cela fait partie un peu d'Interpol. The undoing en final tente de nous subjuguer comme The lighthouse et y arrive presque (j'aime bien en tout cas moi ce genre de titre en progression. Et en clip amateur avec du Antichrist pour illustrer, c'est bien vu). Always malaise j'aime bien et parfois bof.

En tout cas cette pochette déstructurée ramène au Interpol qu'on connaît, comme un clin d'oeil, une demande de pardon pour les fans comme si le groupe regrettait de s'être un peu laissé aller. C'est aussi le retour à une ambiance sombre qui marque bien plus que sur Our love to admire. Mais l'on peut aussi interprêter la pochette comme un aveu de l'implosion du groupe : la même année, Carlos D (Carlos Dengler, le bassiste), DJ et tête pensante des plus importante quitte le groupe. Pour beaucoup, c'est la fin d'Interpol.

 

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En fait non puisque El Pintor (anagramme d'Interpol) sort donc cette année. Le groupe ne baisse pas les bras et se resserre sur l'écriture en trio. L'apport d'Alan Moulder (Nine Inch Nails, My bloody valentine, Ride, The Jesus and Mary chain, Curve, Placebo, U2, A perfect circle...) en tant que producteur est un plus non négligeable. Banks apprend même dans l'intervalle la basse (sur My desire, à 2mn26-28 environ, le son dément de celle-ci produit même son petit effet et c'est là qu'on voit que l'écoute cd+casque prend tout son sens vu que sur youtube, à moins d'avoir de bonnes enceintes, on remarque rien) et se débrouille plutôt bien. Bref, sans que ce ne soit l'album du siècle, Interpol relève fièrement la tête et ça fait plaisir (enfin moi hein). Certains morceaux tel Tidal ways (Banks se risque d'ailleurs à monter un peu dans les aigus) ou Ancient ways sont appelés à devenir des classiques tant leur force saute immédiatement aux oreilles.

 

Bien sûr, le groupe n'évolue pas mais on ne demande pas à Interpol de faire un truc différent à chaque album comme Radiohead (qu'on finit par plus trop attendre du coup parfois. D'ailleurs il devient quoi thom Yorke ?) ou Arcade Fire. On ne leur souhaite pas non plus de s'assagir comme Placebo sous prétexte de vies de familles, succès, tout ça, ni de remplir les stades comme U2. On pourra toutefois se réserver ou non le droit d'être jaloux girls and boys quand on sait que Paul banks sort avec le mannequin Helena Christensen, anciennement Miss Danemark 1986 (elle avait 18 ans tout juste). Voilà c'était la parenthèse people, tout ça pour dire qu'Interpol s'il n'évolue pas dans une direction ou une autre à un énorme potentiel musical, un style reconnaissable entre mille extrêmement riche et si toutefois le groupe continue d'explorer ce vaste réservoir, on peut encore s'attendre à du bon.

 

 

 

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Pour aller plus loin...

► A noter qu'en 2005, je chroniquais modestement le premier album du groupe sur mon blog musique.

Potzina vous parle de Placebo. Rien à voir mais vous comprendrez mieux quand j'évoque un "groupe assagi" chez cette spécialiste de Brian Molko.