Un jour que je me concoctais une liste de lecture pour mon Ipod, le mot Teenpocalypse s'est naturellement imposé à moi. Il s'agissait de mettre des chansons, artistes et groupes divers correspondant à une certaine idée de l'adolescence, ouatée, éthérée et planante, où les sentiments étaient tout aussi intenses que suspendus, comme si la fin du monde pouvait arriver à tout moment et qu'il fallait vivre cette musique à fond. Des groupes liés à mon passé comme My bloody valentine, ou liés à des films qui s'en rapprochaient en proposant des musiques similaires comme les films d'Araki avec Slowdive ou The The y allaient tout naturellement. C'est donc par une étrange impulsion que je me suis vu des films, lu un livre, qui pourraient facilement s'inclure dans un "cycle teenpocalypse" avec une vraie fin du monde, brusque ou en latence, ou une métaphore possible de celle-ci d'une manière ou d'une autre. Et effectivement quoi de mieux que de faire résonner de possibles catastrophes pour mieux faire résonner l'importance de nos sensations et sentiments et en prendre la parfaite mesure à ce qu'on appelle généralement "l'âge des possibles" ?

 

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À Londres dans les années 1960, Ginger et Rosa, deux ados inséparables vivent ce moment unique du passage de l’enfance à l’âge adulte. Entre parano de la guerre froide et apprentissage de la liberté, révolution sexuelle et féminisme politique, blue jeans délavés et rock contestataire, cigarettes et premiers baisers, elles entrent en rébellion contre leurs mères, pour finir par se déchirer, irrémédiablement.

 

 

(The Dave Brubeck quartet - Take five, pour agrémenter de son cette chro')

 

L'époque est excellemment choisie. 62 c'est l'époque de la crise des missiles de Cuba qui intervient comme toile de fond dans la seconde partie. C'est l'année où Chris Marker comme s'il soulignait les paradoxes des 60's sort coup sur coup la même année l'optimiste Le joli mai avant de dégainer le noir La Jetée qui n'évoque rien de moins que la troisième guerre mondiale. Et comme pour appuyer le clou, Peter Watkins livrera lui La bombe en 1965 (The war game en V.O. A noter que les films sur fond de fin nucléaire semblent presqu'une spécificité britannique. L'implacable Quand souffle le vent dans le genre est aussi une sacrée baffe). Bonjour l'ambiance donc.

 

C'est donc dans une angleterre tendue du slip où débouleront dans très peu de temps quatre garçons dans le vent qu'on suit les cheminements iniatiques de Ginger et Rosa, leur passage dans une dimension plus adulte soulignée par tout ce qui plane d'inquiétant autour d'elle qui fera basculer par la force des choses leur belle amitié dans un délittement d'autant plus progressif qu'il semble d'avance irrémédiable, l'une choisissant une voie spirituelle là où l'autre revendique l'engagement politique.

 

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Tout semble aller si vite qu'on n'a pas le temps d'y prendre le recul à l'époque. Le film est très fort pour dépeindre ces années de folie où l'on vit vite et fort sous une invisible menace que ce soit avec un père absent ou un autre, qui se revendique faussement libéré. Entre les sorties avec Rosa, le jazz qu'on écoute le coeur battant comme on écoute un morceau de rock and roll, une cigarette qui est un prémisse à la nuit tombée à un baiser à un abri de bus ou qu'un garçon timide prend son courage et tente de vous accoster à un jukebox, tout fait sens. Et si la photographie est véritablement sublime, aidée en celà par des plans subtilement bien construits et parfois remarquables et élégants, on ne peut justement d'ailleurs pas passer sous silence la musique du film. Faisant à la fois office de révélateur des sentiments, elle permet d'installer une ambiance, toujours quand Ginger passe un 45 trs sur sa platine. Suivant que notre rouquine (Elle Fanning, fabuleuse, mais Alice Englert dans le rôle de Rosa n'est pas en reste) se sente bien ou mal, le disque et la chanson passée réflèteront cet état d'esprit et ce ne sera avec bonheur qu'on entendra Dave Brubeck (dont je vous fait profiter) et son magique Take five en passant par Little Richard, Miles Davis, Django Reinhardt ou Thelonious Monk (en fermeture du film). Des titres pleinement de l'époque ou un peu avant qui plus est.

 

Pas de fausse note musicale si ce n'est cette espèce de naturalisme cinématographique qui me gêne un peu à nouveau qui veut que la seule musique entendue soit intra-diégétique, c'est à dire dans ce cas présent, qu'elle ne soit entendue que quand l'héroïne met un disque. Sinon rien. Quelques notes de piano ou d'une corde de guitare auraient pu apporter une tension bienvenue (le film en manque hélas singulièrement vers la fin, mais on y vient), mais non. Je ne dis pas attention, qu'il faut constamment mettre de la musique et parfois le silence dans un film est la plus belle musique qui soit. Chez Bresson, peu de musique, mais quand elle surgit, cela devient parfois magique. Il y a aussi des films extrêmes où la musique ne cesse jamais, sans que cela ne soit véritablement un problème tant tout fait corps à l'écran, image comme son, merveilleusement mêlangées, main dans la main comme dans l'incroyable Koyaanisqatsi. Bref, c'est toujours une histoire de trouver le ton juste. Et subjectivement ici pour moi, cela n'a pas forcément permis l'empathie que j'aurais espéré. Peut-être bien que cela n'a fait qu'accroître un peu de distance, ce qui dans un film intimiste et souvent au plus près du ressenti de ses deux héroïnes pose un peu problème.

 

 

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Et malheureusement Ginger et Rosa n'est pas parfait. Car avec le recul, il aurait pu aller très loin et être très bon, il n'est au final que "juste" bon. Un beau film je ne dis pas le contraire après toutes les qualités relevées, mais qui avait tout le potentiel pour délivrer une chronique incroyable sur l'adolescence, un peu à l'image du miracle qu'est La solitude des nombres premiers. Alors qu'est-ce qui ne marche pas ? Eh bien d'abord, le film veut traiter tous les sujets possibles de l'époque (et il y en a) alors que certaines pistes montrent bien que certaines choses auraient pu être plus poussées que bien d'autres. La peur nucléaire qui finit par virer en paranoïa panique chez Ginger pour combler l'incompréhension de la liberté affective et sexuelle qui commence à souffler sur le pays (a plusieurs occasion, Ginger aurait pu être abordé par un garçon --ou l'aborder elle-même-- et avoir un petit copain mais elle y renonce plus ou moins consciemment. Le film appuie de plus en plus cette dimension quand on voit Rosa ensuite sortir avec le père de Ginger) ainsi que le besoin de ce père admiré qui la blesse sans s'en apercevoir. Je ne veux pas trop spoiler mais ce n'est pas innocent quand on commence son film sur des plans d'explosions atomique et qu'on le termine sur un drame tragique en ouverture. Il y a bien des intentions donc au départ et à la fin mais peu suivies ou balayées devant le besoin de traiter toute la richesse des 60's. Ce qui déséquilibre un peu le film dans sa seconde partie là où tout avait si bien commencé.

 

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Néanmoins j'ai bien conscience qu'un tel film s'avère aussi difficile à écrire qu'à tourner et mener à bien et en l'état avec le recul même si je trouve dommage qu'il ne réalise pas pleinement son potentiel, je suis content de l'avoir vu. C'est un beau film qui peut plaire à beaucoup de gens je pense et j'aurais même envie de le recommander à d'autres pour ses acteurs parfaits (j'ai évoqué les jeunettes --dont la Fanning dont je suis fan-- mais Christina Hendricks (rouquine powa), Alessandro Nivola (une sorte de James Purefoy américain aussi classieux que ce dernier et hélas souvent plus abonné aux seconds rôles comme lui) et Annette Bening, nickels tous), sa photographie et ses plans et ses musiques. Merci donc à Zylo de l'avoir courageusement sorti car quelque part il y aura toujours des gens pour vouloir le voir.

 

 DVD zone 2 disponible chez Zylo.

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Pour aller plus loin...

 

► La chronique de Potzina sur le film.

► La chronique de Vive la rose et le lilas sur le film.

 

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