...quasiment aux antipodes l'un de l'autre pourrais-je dire.

 

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Au XIIIè siècle, Blanche (Ligia Branice, qui deviendra sous peu Ligia Borowczyk) est une jeune femme innocente et pure mariée à un très vieux seigneur (Michel Simon) et dont le fils de celui-ci est chastement amoureux d'elle. Ce léger triangle amoureux se complique quand le château reçoit la visite du roi, son fidèle page et ses serviteurs, tous hommes d'église, pour tourner lentement à la tragédie...

 

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Ligia Branice et son étrange charme décalé.

 

 

"Dans Goto et Blanche, Borowczyk ne cache pas sa sympathie pour les personnages féminins et voit dans la concupiscence ridicule des hommes une effroyable force destructrice. L'érotisme de ces deux films, où l'on aperçoit à peine la nudité féminine, est toujours latent. Mais dans les films suivants, Borowczyk sent qu'il peut aller plus loin et imposer la sexualité féminine comme sujet même du film. Il a alors le soutien et l'encouragement d'Anatole Dauman, producteur reconnu qui a travaillé avec Resnais, Godard et Bresson, et qui quelques années plus tard brisera les barrières de la censure avec L'empire des sens de Nagisa Oshima".

(Walerian Borowczyk par David Thompson - livret disponible dans le coffret Arte zone 2 Contes immoraux / Goto île d'amour)

 

Aujourd'hui le nom de Walerian Borowczyk n'évoque plus qu'un léger parfum sulfureux porté par l'image d'un réalisateur qui n'aurait apparemment travaillé que dans de vagues films érotiques et pornographiques et pourtant...

Pourtant, "Boro" débute dans le cinéma d'animation dès 1953 avec une bonne tripotée de petits films animés images par images, inclassables, originaux et décalés, s'adressant plus aux adultes par leur iconographie et leurs thèmes, qui vont lentement lui forger une lente reconnaissance d'abord française (Parti de la Pologne, il s'est installé définitivement alors en France avec sa jeune épouse et égérie, Ligia Branice) puis mondiale. Après un premier long-métrage mélangeant prises de vues réelles et animation en 1967, Le théâtre de monsieur et madame Kabal, le cinéaste va passer à un cinéma direct et en une poignée de films, aborder un érotisme de plus en plus frontal aux limite de la pornographie (La Bête, on y reviendra). Il est pourtant à noter que face à ce qui va suivre dans sa carrière, Goto, l'île d'amour (1968) et Blanche (1971) restent alors relativement softs, voire dans le cas du second, dans une étrange rigueur presque ascétique qui n'a rien à envier au cinéma de Bresson, la gestuelle et le travail du son en moins.

 

 

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Mis à part une très courte scène pudique de quelques minutes où Blanche (affectueusement surnommée "Blanchette" au début par ce vieux grigou de Michel simon) sort du bain, il n'y a quasiment aucun nu dans le film. Le contraste en est d'autant plus fort quand on voit La bête qui paraîtra seulement 4 ans plus tard et sur lequel le bonhomme se lâche méchamment. Blanche est donc plus une histoire d'amour tragique à forte dimension morale qui semble dévoiler tout un poème amoureux de Boro envers sa femme, Ligia. L'étrange beauté de cette dernière est ainsi constamment rehaussée, surtout dans les gros plans où la pâleur blanchâtre de son visage est littéralement soulignée par un éclairage différent de ce qui est utilisé pour le reste du film (d'après Patrice Leconte, alors assistant sur ce film à l'époque et qui évoque le tournage sur le documentaire de l'édition Blu-ray/DVD zone 2 d'Arrow) !

 

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Blancheur donc soulignée au propre comme au figuré : de tous les personnages et excepté Nicolas le fils du seigneur, la jeune femme est probablement le plus innocent et vierge de toute pensée d'amour ou de pêché, la tragédie n'en sera que plus forte, comme crée en crescendo et culminant dans la dernière demi-heure du film à tel point qu'on peut s'interroger, comment en sommes nous arrivés là ? D'autant plus que la forme même du film surprend étrangement. De Goto, le critique et documentariste David Thompson écrivait que "la plupart du temps, l'image est frontale et large, chaque scène est un tableau, les plans rapprochés sont rares et ne sont là que pour intensifier le propos". Le même poursuivait "Ce procédé, rappelant celui du peintre conscient de créer à l'intérieur d'un cadre, est plus extrême dans le long-métrage suivant, Blanche. Filmé intégralement en couleur, il écrase les perspectives afin d'évoquer les tapisseries médiévales".

 

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A gauche, "vampire" de Munch (1916-1918 - huile sur toile), à droite, Blanche.

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A gauche, une enluminure du Moyen-âge, à droite, Blanche.

 

L'analyse est intéressante et oui, le film de Boro (qui s'amusait visiblement plus à faire les décors de ses coups de pinceaux en suivant sa propre expérience de peintre --il a fait l'académie des Beaux-Arts de Cracovie-- et dessinateur d'animations que de parler à ses acteurs dixit Patrice Leconte à nouveau) s'inspire ouvertement en partie des enluminures du Moyen-âge. Là où un semblant de perspective alors (Giotto, alias Giotto di Bondone apparaît dans ce même XIIIème siècle) anime les précieuses oeuvres du passé, Boro choisit de filmer un fond volontairement plat afin de pouvoir faire quelques petits travellings et on y revient donc, revenir à l'idée de planitude de la peinture. Peinture qui surgit en diverses influences, d'un Munch où Ligia Branice semble reprendre la pose ou d'un Georges de la Tour dans un court plan à la bougie (plus haut) où le chef op' du cinéaste fait des merveilles.

 

 

Une certaine recréation du Moyen-âge donc qui, à l'instar du Lancelot du Lac de Bresson, prend le parti d'un certain réalisme en jouant pour l'une sur les costumes, le sens du décor et l'ambiance (d'ailleurs les rares musiques de Blanche sont directement des pièces musicales de cette époque, renforçant l'austérité et la profondeur du film), pour l'autre sur les cadrages, le montage, l'ambiance là aussi et les dialogues (je me souviens d'un délicieux temps d'adaptation au film de Bresson qui me subjugua en ce sens que les dialogues avaient conservé le charme suranné du vieux français. Le cinéaste avait expurgé toutes les expressions trop contemporaines du XXème siècle afin de retranscrire l'idée de l'amour courtois dans le verbe même). Dans les deux cas, et sans avoir besoin de filmer la crasse et la saleté de ces temps là --on se doute que le budget ne permet pas tout non plus--, ces deux oeuvres sonnent bien plus juste au visionnage que d'autres films du même genre (*).

 

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Associé à celà que les plans sont joliment composés et que le rythme du film, tout en lenteur, délivre un aspect étrangement contemplatif. Aussi quand tout éclate à la fin, le film n'en gagne que plus de force, critiquant et l'hypocrisie des hommes et celle de l'église, du fait qu'elle se trouve en position de force auprès d'un seigneur puissant plutôt que des pauvres. Blanche agit comme catalyseur du désir bien malgré elle et de fait la pauvre femme va se retrouver harcelée, acculée de bout en bout. Des hommes vont se déchirer pour elle, l'un pour la conquérir (alors qu'on voit bien que ce ne serait qu'un "trophée" de plus à sa collection), l'autre pour défendre l'honneur et les valeurs de la jeune femme.

Tous deux se sacrifieront finalement pour elle, l'un volontairement dans une joute contre l'autre, ce dernier finalement par la main du seigneur et époux de Blanche. Quand à l'église, Boro semble s'en moquer gentiment : les prêtres accompagnant le roi semblent plus des sbires déguisés qu'autre chose dont le prétexte de la religion ne sert qu'à surveiller moralement les autres, s'empiffrer (l'un a toujours un gros saucisson avec lui. Ah, on mange bien dans le clergé alors dis donc !), voire dégaîner les armes : excellente séquences où les bibles et autres missels se révèlent creux (!!!) pour dévoiler des dagues et autres armes. D'ailleurs c'est dans la reliure dorée et en relief de sa bible personnelle que Blanche cache du poison au cas où (capture suivante, de même pour la bible-arme).

 

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Discours caché du cinéaste envers la religion ? C'est d'autant plus probable que dans La bête il en rajoute directement une couche dans la satire religieuse. Perte de foi de Boro ? Ce n'est pas à exclure non plus tant le message final pessimiste du film ici serait presqu'il n'y a finalement pas de dieu sur Terre pour régir nos passions et destinées. Au final, Blanche s'imprègne durablement en tête de par son aspect décalé encore aujourd'hui, comme intemporel et à part. Sans doute le chef d'oeuvre de son auteur, paradoxalement plus versé dans l'érotisme comme on le verra plus tard dans une prochaine chronique...

 

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(*) Personnellement je rajouterais même à ces visions du Moyen-âge, La source et le métaphysique Septième sceau de Bergman d'un côté et non loin, de l'autre, La chair et le sang de Verhoeven ainsi que Il est difficile d'être un dieu d'Alexeï Guerman et Andréï Roublev de Tarkovski.