"I wish that I could turn back time

Cos now the guilt is all mine,

can't live without the trust from those you love.

I know we can't forget the past,

you can't forget love and pride,

Because of that, it's killin' me inside".

(The end of Evangelion soundtrack : Komm, süsser Tod)

 

 

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Geneviève aime Guy. Il est ouvrier garagiste, elle aide sa mère qui tient un magasin de parapluies et ne voit pas d'un bon oeil cette idylle. Guy est appelé pour la guerre d'Algérie. Geneviève se donne à lui avant son départ... Guy donne peu de nouvelles. Geneviève est enceinte. Poussée par sa mère, elle accepte d'épouser Roland Cassard, un riche diamantaire. Guy revient…

 

A la fin 2014, le 19 novembre plus précisément, Arte en association avec Ciné-Tamaris nous a gratifiés d'un super coffret de blu-ray regroupant ce qui fait clairement l'apogée du cinéma de Jacques Demy, c'est à dire Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort et Peau d'âne. Plutôt que de faire une énorme chronique un peu indigeste des trois films, je préfère séparer en 3 chroniques bien distinctes qui me permettent de tisser des liens et revenir d'une chronique à une autre. Evidemment, si après ces films on aime le cinéaste il ne faut évidemment pas s'arrêter là, quand à ceux qui ont encore du mal avec le bonhomme, je leur conseille évidemment de débuter en douceur par un Lola ou bien cette chronique que j'espère constructive et enjouée, à l'image de l'esprit d'émerveillement que j'avais quand j'ai vu les films récemment (et j'espère qu'elle donnera envie de laisser une nouvelle chance à ceux qui en ont souffert avec le cinéma de Demy). 

 

C'était d'ailleurs comme tout le monde avec une certaine inquiétude que j'ai commencé récemment l'oeuvre du cinéaste dans un ordre chronologique pour ne pas être trop bousculé. Lola dissipa toutes mes craintes, peu de chansons d'ailleurs (une seule de chantée, que tout le monde connaît depuis je pense) mais de belles compositions de Legrand et un clin d'oeil à Bach qui place le sacré à la fois dans la trajectoire du musicien comme de l'oeuvre de Demy où la légéreté apparente cacherait de fort belles choses bien sombres. Enfin une mise en scène qui faisait mouche dès un premier film et laissait augurer de grandes choses.

Il ne restait plus à Demy qu'à passer à la couleur et transcender le tout, visuellement, thématiquement et musicalement.

Voire radicalement.

 

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Simple mais beau ce coffret au passage, bravo Arte et Ciné-Tamaris.

 

On peut dorénavant avec le recul écrire que Les parapluies de Cherbourg entame une trilogie radicale mais flamboyante, comme si après Lola et La baie des anges, le cinéaste avait d'un coup passé la seconde et accéléré comme un ptit fou dans son bolide tout neuf. D'abord dans sa mise en scène où chaque plan est souvent construit comme un tableau, l'histoire scindée en trois actes bien distincts et où les couleurs, bien moins criardes qu'on a bien voulu le croire servent avant tout à magnifier l'ascension d'un premier amour et sa chute radicale tuée par une absence prolongée et des regrets.

 

Ainsi si les plans pètent littéralement à certains moments dans le fluo et que la nuit se dote d'un bleu sans pareil dans la première partie, tout semble soudain devenir fade au moment des adieux et s'éterniser dans des couleurs doucement ternes et hivernales dans la seconde partie. Au retour de Guy, les couleurs se réveillent mais cette fois nous sommes passé de l'autre côté du décor et elles ne semblent plus que factices. Les derniers plans du film, éloignés dans le temps de quelques années et malgré une superbe photographie en témoignent frontalement et sans embage.

 

Simpliste, Demy ? C'est un peu facilement réducteur sans prendre la peine d'analyser profondément les oeuvres pour mieux les apprécier (un peu de courage c'est pas du Gaspar Noé non plus ! :D ). C'est en fin de compte sans doute le cinéaste français le plus dur sous le vernis des chansons et des couleurs. Comme on a parlé de celles-ci, maintenant justement parlons musique et mise en scène. Parce que si le bonhomme n'était juste que naïf, on aurait pas ces travellings de toute beauté, ces plans séquences étudiés et préparés, cette musique de Legrand construite dans le respect du mélo (dans les bonus on apprend que Demy et Legrand s'étaient concertés pour qu'il y ait trois grand "passages mouchoirs" afin d'achever le spectateur. Ah les cuistres !) qui magnifie les sentiments en se basant sur la platitude et la banalité de la vie de tous les jours. Les parapluies de Cherbourg au fond si on veut simplifier sans se fouler c'est ça : l'histoire d'un premier amour avec des gens qui chantent constamment (wesh, je résume super bien).

 

 

 

Extrait vidéo : Vous pouvez couper la musique mais franchement ne le faites pas, c'est propre au mélo d'appuyer éhontément sur la corde et ici la mise en scène couplée à la musique participe de l'effet justement (comprendre comme je le dis depuis tout à l'heure, c'est voulu et assumé, lisez la suite). Vous noterez déjà un premier travelling en arrière dans le bistrot et ces couleurs froides et sans vie qui n'ont plus rien à voir avec la première partie du film comme je le disais. Histoire d'appuyer le décalage et montrer que soit ces couleurs de la première partie étaient peut-être avant tout le reflet mental et la réfraction amoureuse de Geneviève dans la vraie vie, ici justement, comme dans la vraie vie, tout le monde n'en a rien à foutre de leur histoire. C'est ça l'humanité : tu peut être heureux dans ton propre monde plein de couleurs (dans ta tête ou non) mais à un moment la réalité vient quand même faire "toc toc" pour te casser la gueule dirait Demy. Et pour enfoncer le clou, en dehors de la gare, superbe travelling arrière qui suit le train en partance et isole la silhouette de la pauvre Geneviève au loin tandis que la musique s'appuyant sur les standards américains du mélo (coucou Douglas Sirk) pousse à fond dans ses retranchements.

 

Cette mise en scène prévenait presque le spectateur au début du film (sans compter la musique et les costumes mais on y revient après), un peu comme si Demy avec élégance dans les premières scènes du film donnait un petit coup de coude au spectateur en le prévenant : "tu vois mon gars, dans mon film, il y a une mise en scène à baver d'élégance et il pleut mais t'sais... *bruit d'une pipe que l'on fume* ...les parapluies du film, c'est pas pour la pluie mais pour essuyer tes torrents de pleurs, ptiot."

Bon en fait je caricature, je pense pas que Jacques Demy ait si bien fait le marin quand bien même il en a mis pas mal en fond dans ses films.

 

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Ouverture à l'iris en sépia. C'est le premier plan du film. C'est Demy qui invite à l'imaginaire mais en soulignant déjà un côté carte postale : Les parapluies de Cherbourg sera un film sur les apparences et les illusions. D'un premier amour qu'on espère durer toute sa vie (ah, ah, folle jeunesse ! Mais je dis ça, je suis aussi passé par là personnellement d'une certaine manière donc il n'est pas étonnant que le film m'ait harponné moi aussi), d'une guerre qu'on espère courte et sans danger, des gens qu'on espère revoir au retour, d'une vie chantée dans des paroles aussi jolies que les couleurs du monde. Alors qu'en fait les chansons ne font que raconter le quotidien (qu'il soit beau ou bêtement plat --on en revient ici au fait que tout est mis en scène et les "chansons" n'y échappent pas elles-mêmes), l'Algérie laissera Guy boîteux et traversé d'une douleur muette, quand il rentrera les gens seront partis, déménagé ou morts, l'incapacité de travailler frappera, il se mariera presque par dépit, quand au premier amour... On voit le charme vénéneux du film, bien moins gentillet qu'on pourrait le croire, enrobé d'une dose de chocolat qui cache un léger poison. Ambiance les zamis.

 

Après ce plan sépia qui se colore d'un coup (là encore le jeu des couleurs), la caméra amorce une lente plongée sur le quai tandis que les titres défilent dans un bleu mélancolique (seul le titre officiel du film sera rose... mais donc isolé). La caméra s'arrête, frontalement au dessus du sol de quelques mètres et alors une pluie torrentielle comme seuls les anglais et les bretons nous envient, tombe et de là arrivent les fameux parapluies. Quand le générique se termine, la caméra semble sécher ses larmes, redresse la tête et regarde à nouveau le port mais quelque à changé. Ce quelque chose, le passage du temps, d'un évènement important, se nichera au centre même du film, en son coeur et plus rien ne sera comme avant.

 

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On a parlé de la mise en scène et des décors mais un mot sur les costumes, savamment étudiés tout comme le film. Quand ils ne ressortent pas en même temps que les couleurs du paysage ou des pièces, ils ont pour volonté d'aplanir, d'harmoniser le personnage. L'on s'en rend d'autant moins compte dans le film si l'on se laisse porter par la scène et sa musique que pourtant ici, telle veste, telle robe n'a presque comme fonction parfois que de fusionner le personnage avec son sentiment, la représentation de celle-ci et l'inscrire au sein du lieu même. Tout ça pour faire ressortir le personnage de Roland Cassard, rescapé de Lola, qui est en... noir. Tel un oiseau noir, Roland "volera" à Guy la petite Geneviève et lui assurera la sécurité qu'elle n'aurait pu avoir avec ce dernier (elle est d'ailleurs habillée de vêtements sombres dans la scène finale tout comme Guy est en noir, ce n'est pas innocent).

 

 

Pourquoi le noir ? Demy n'est pas manichéen et si la couleur est associée à la perte, la mort et les regrets, c'est surtout pour souligner combien Roland est en dehors de ça. En dehors du trip de couleurs, en dehors de la joie. Il est un survivant. C'est le même acteur que dans Lola qui joue le même personnage. Ce dernier a eu un chagrin d'amour à Nantes quand il était tombé amoureux de Lola, il a par la suite voyagé, a changé, oublié un peu le passé (superbe Passage de la galerie commerçante de Nantes en plan-séquence qui ressurgit comme dans Lola mais cette fois en couleurs à la seule évocation du passé), son coeur s'est durci mais il est là, il reste avant tout un être humain. Il veut croire en Geneviève, non pas parce qu'il pourrait l'avoir mais veut croire encore sincèrement une dernière fois en l'amour. Cela dit on pourrait aussi penser par ambiguïté que le personnage calcule cela à l'avance en voyant cette jeune fille en voie d'être délaissée. Allez savoir, comme je l'ai dit, Demy est loin d'être un naïf et ici, Cassard nous semble beaucoup plus impénétrable et renfermé qu'il était ouvert, rêveur et jovial dans Lola.

 

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Dans une bonne partie de son oeuvre, Demy avait au départ l'ambition de créer quelque chose d'uni où l'on retrouverait des personnages ayant grandi et évolué au fil du temps. Si cela ne put se faire sur toute la filmographie, il faut noter pourtant que des êtres (et donc les acteurs les ayant incarnés) ressurgissent au fil des premiers films quand on y fait pas référence par petits clins d'oeils ça et là. C'est Roland issu de Lola qu'on voit ici dans Les parapluies de Cherbourg. C'est Lola issu du film éponyme qui reviendra dans Model shop. C'est encore Lola à qui l'on fait un clin d'oeil amusé et assez humour noir dans l'une des chansons des Demoiselles de Rochefort (mais on y reviendra à ce moment là). Enfin plus basiquement ce sont ces acteurs fêtiches ou non qui reviennent, soit pour le même personnage comme on l'a vu, soit pour différents personnages autres, mais qui se voient devenir acteurs-actrices récurrents de l'univers Demy (Jacques Perrin, Catherine Deneuve et dans une moindre mesure, Danielle Darrieux, Michel Piccoli...).

 

Et puis enfin la musique dont j'ai déjà parlé pas mal auparavant, en filigranne ou non. J'avais évoqué un aspect radical et transcendant dans la mise en scène et la musique et celle-ci à la particularité de remplir tout le long-métrage, ne laissant jamais les personnages "parler" véritablement si ce n'est qu'en poussant la chansonnette. Pour certains, le procédé sera une torture sans nom, ce qui est compréhensible. Pour d'autres, il n'y aura pas de problèmes. Pour une dernière poignée, un léger temps d'acclimatation sera nécessaire mais après pleine acceptation du projet du tandem Demy-Legrand, ça marchera petit à petit et même de mieux en mieux. J'appartiens à cette dernière catégorie et même si je préfère pleinement Peau d'âne et Les demoiselles de Rochefort (plus ambigüs et moins frontal dans leur noirceur cachée, musique plus jazz pour l'un dans l'ensemble, à la coloration plus baroque pour l'autre), je suis rentré sans trop de mal dans le film. D'abord pour toutes les qualités qui font que l'oeuvre finit par s'accepter pleinement au fond (et notons le, Catherine Deneuve n'a jamais été aussi jolie et belle que dans ce film, Belle de jour... et Peau d'âne. Et c'est quelqu'un de pas trop fan de l'actrice qui le dit), ensuite parce que j'aime la musique de Legrand depuis un certain temps (ça aide :-) ).

 

Et quand on aime la musique on va pas faire de chichi non ? Je possède (cadeau de mon défunt tonton mélomane, minute de tragique hors du tragique de Demy : check, on peut passer, on s'y attarde pas) depuis le lycée un coffret regroupant la majeure partie de la carrière de Legrand. Donc aussi bien les morceaux instrumentaux et de toute beauté (difficile de ne pas tomber à la renverse devant les compositions à la fois lyriques et pourtant voilées d'Un été 42 ou Le sauvage --tiens, encore un film avec la Deneuve, c'est rigolo) que les morceaux chantés. Morceaux chantés qui m'apparaissaient finalement aussi potables qu'une bonne partie de Michel Fugain que j'avais dû apprendre au collège (pour le spectacle de fin d'année, hin hin) ou d'autres artistes de la chanson française du passé, un peu moins cinématographiques il est vrai. Pourtant dans le coffret, un seul titre issu des Parapluies de Cherbourg là-dedans. Oubli volontaire ? Certaines compositions ayant été reprises apparemment par Frank Sinatra, Ella Fitzgerald ou Louis Armstrong par la suite, je pense plus que c'est lié à l'homogénéïté du film. A la différence des Demoiselles, difficile en effet de détacher ici une chanson ou un thème autrement qu'en l'intégrant à son corpus de chansons persos et lui donnant un nouveau sens et de nouvelles paroles.

 

Donc quand je lis ailleurs que les rimes sont pauvres voire inexistantes ou qu'il n'y a aucune mélodicité, mouais bof. La rime n'est absolument pas le but recherché ici au contraire de l'écriture des chansons des Demoiselles (et j'ai du mal à comprendre au passage pourquoi on doit chercher la rime absolument dans la chanson française). Ici on "en-chante" la vie comme j'ai pu le lire dans cette excellente chronique plus courte et plus concise. Après, oui, la musique est un peu tire-larmes, bien sûr, c'est l'un des principes du mélo on y échappe pas et moi-même n'étant pas un fan de ce genre à la base (malgré un goût assez mélancolique), je le conçois aisément (ce qui explique à nouveau pourquoi dans le coffret je lui préfère les deux autres). Bien sûr on aime ou on aime pas cet aspect de chant sur tout un film, on le supporte ou pas mais dire d'emblée qu'il n'y a aucune recherche de style, d'unité, de mise en scène ou de musique après tout ce que j'ai dévoilé, c'est me sembler faire trop vite l'impasse sur le film en lui-même. Après tout, on ne donne pas des palmes d'or comme ça, il y a des raisons, et ce, même si l'on aime pas forcément une oeuvre au premier abord mais que la somme de ses parties en font finalement quelque chose d'assez exceptionnel et remarqué/remarquable  à défaut d'être unique et/ou apprécié.

un peu comme avec les êtres humains, non ? C'est du moins ma pensée actuelle en 2015, sans doute un brin gnan-gnan oui... :)

 

>> Prochaine chronique de ce cycle Demy avec Les Demoiselles de Rochefort.