[edit avant publication] Suite du cycle Jacques Demy sur le blog malgré une actualité assez morbide et choquante. Cela dit, cette chronique a été écrite sur plusieurs jours postérieurement à la réalité qui nous retombe bien dans la gueule à coup de parpaing depuis mercredi. Donc sa joie et sa bonne humeur qui pourraient être un peu déplacées sont à resituer bien avant ce qui s'est passé à Charlie Hebdo au moment où j'ai vu ces films, en fin 2014. De même, pour la chronique de Peau d'âne à venir, la chro avait été écrite en amont des funestes évènements actuels qui ne réflètent aucunement ma peine. Vu que je ne compterais pas en parler sur mon blog (les réseaux sociaux suffisent amplement), je tenais à en faire un court apparté ici.

 

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"Le souvenir du bonheur, c'est peut-être encore du bonheur."

(Agnès Varda dans Les demoiselles ont eu 25 ans (1992))

 

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Delphine et Solange sont des jumelles de 25 ans, ravissantes et spirituelles. Delphine, la blonde, donne des leçons de danse et Solange, la rousse, des cours de solfège. Elles vivent dans la musique comme d'autres vivent dans la lune et rêvent de rencontrer le grand Amour au coin de la rue. Justement, des forains arrivent en ville…

 

Bon ben le voilà le meilleur film de Demy, c'est bon, on peut plier boutique.gneee

Ah mince, on me fait signe à côté que je pousse un peu.

Et pourtant ici Demy me semble aller plus loin encore que Les parapluies de Cherbourg. En faisant un film "dont le sentiment serait joyeux", Demy voulait "faire en sorte que le spectateur soit, après la projection, moins maussade qu'il ne l'était en entrant dans la salle" (je cite les propos du cinéaste même). Et donc de créer une sorte de friandise délicieuse et enjouée, brillante de partout un peu comme ces bonbons sucrés, les arlequins dont le goût sucré-acide sort complètement de l'ordinaire. Mais Demy oblige et comme je l'ai dit dans la chronique précédente, les choses ne sont jamais si simples. Penchons nous donc sur ce film virevoltant.

 

arlequins

Hmmmm, ch'est bon les arlequins.

 

D'abord le casting, encore plus impressionnant que ce qui a précédé chez le cinéaste même si l'on a déjà côtoyé une égérie Deneuve qui débute, Anouk Aimée et Jeanne Moreau (La baie des anges). Ici l'on a pas moins que Jacques Perrin (curieux cette teinte de cheveux blonds), Michel Piccoli (impeccable), Gene Kelly (classe), Georges Chakiris (échappé de West Side Story), Catherine Deneuve, Françoise Dorléac (qu'on retrouvait avec bonheur après L'homme de Rio, La peau douce, La ronde ou Cul-de-sac), Danielle Darrieux, Henri Crémieux. Cela donne un peu le tournis.

 

Puis la photographie de Ghislain Cloquet, superbe et à nouveau la mise en scène qui sidère, fascine, ose. De l'ouverture sur le pont transbordeur (ho le joli lien. A noter pour ceux qui râlent au fond que ça ne chante pas. Etonnant non ? :-) ), comme planante, un temps en suspension (on s'étire, on fait quelques pas, une petite jupe flotte un peu comme pour Marylin Monroe dans 7 ans de réflexion) avant que tout le monde ne danse et que la caméra alterne entre plans rapprochés, éloignés, vu d'en haut parmi tous les cables qui soutiennent la structure (sans doute le plus impressionnant), ouvrant sur un espace de possibles, de liberté et de magie jusqu'au tour de chant des jumelles sur la place publique (bien avant les retransmissions live de concert, ici Demy faisait déjà de la retransmission multi angle !).

 

Ou bien ce plan-séquence anodin en apparence mais diablement bien foutu (on excusera les captures, ne pouvant les prendre via le blu-ray du coffret Demy, j'ai utilisé les extraits venant de Les demoiselles ont eu 25 ans, le très chouette documentaire d'Agnès Varda dont je parlerais plus bas ou à part en complément dans une autre chro') :

 

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Dans ce plan-séquence décomposé, nos forains viennent d'arriver en ville. A un plan large les voyant entamer leur musique joyeuse, on les voit ensuite dans un travelling arrière et de biais, prendre leur échelles pour continuer à poser les décorations sur et autour de la place publique.

 

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Ils ont tôt fait de dépasser la caméra qui semble du coup se désolidariser d'eux mais continue un peu à les suivre. On les voit poser leurs échelles, commencer à grimper...

 

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C'est alors que la caméra grimpe en même temps que l'un d'eux avant de commencer à bifurquer vers la gauche, sans doute vers l'autre compère forain le pense-t-on. Si on est captivé par le film, on ne remarquera donc pas forcément que la caméra était tenue à la grue depuis le début du plan-séquence et semble prendre son autonomie à ce moment là. A ce stade, plein de cinéastes auraient coupé, pas Demy.

 

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La caméra va donc vers la gauche mais au lieu de s'arrêter dans le même mouvement panoramique a entamé un travelling en avant. On comprend donc que ce n'est plus le second forain qui nous intéresse là mais cette fenêtre d'où les accords d'un piano nous parviennent.

 

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La caméra s'approche donc de la fenêtre et au lieu de s'y arrêter à continué son chemin, nous faisant découvrir pour la première fois les fameuses jumelles-demoiselles du titre. Une fois entrée (changement léger de l'éclairage et de la focale sans qu'on y fasse gaffe là aussi), elle se balade donc tranquillement vers la droite, suivant le mouvement de Catherine Deneuve, en toute tranquilité et fluidité. Ben punaise, bien joué Mr Demy. Bien sûr ce genre de plan-séquence sera encore plus précis, technique et impressionnant dans un film comme Profession Reporter où il reprend la même idée similaire d'aller dans un lieu par un élément du décor qui n'est pas une porte mais déjà en 1966 et encore aujourd'hui, ça reste du grand art.

 

Mais ce qui fait tout le sel des Demoiselles, ce sont les chansons de Legrand sur des paroles tricotées avec Demy et le fait qu'ici on va inverser certains postulats qui avaient été mis en place pour Les parapluies de Cherbourg. Dans ce dernier, les chansons devaient en-chanter une vie somme toute banale et rongée par le flot de l'Histoire et la fatalité. A nouveau observons les niveaux de lectures qui passent par les thèmes et la musique. A nouveau, les atrocités et la bêtise du monde sont toujours là mais cette fois, plus en retrait (l'exemple du vieux monsieur --au nom d'ailleurs prophétique. Demy avait-il prédit sur quelques décennies que dans la réalité, hors du cinéma, un être effroyable au nom similaire défraierait la chronique en Belgique ?), soit contenues dans les chansons mêmes quand ce ne sont pas des paroles ici ou là, dissimulées comme ça entre deux, trois chansons. D'un "Dis, tu crois pas que ça fait un peu pute ?" bien vulgaire d'une des jumelles à propos d'une robe devant le petit Boubou (qui a quoi ? 8 ans à tout casser environ. D'ailleurs on en a fait un gif. Regardez comment le gamin sourit !) ou le "Bon, nous on aimerait bien coucher avec vous" assez frontal des forains devant le "QUOI ?" énormissime des jumelles.

Jubilatoire je vous dis, surtout que dans les dialogues ça arrive comme ça. Comme dirait Elle Driver dans Kill Bill, c'est un peu comme gargantuesque, on a pas toujours l'occasion de le placer dans une conversation.gneee

 

 

Mais le must ce sont les chansons comme je le dis qui dans l'ensemble se révèlent parfois vénéneuses ou désarmantes quand elle ne sont que joie directement.

 

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♪♫ Nous sommes des filles à chapeauuuuuux,

des grands, des colorés, des tous beauuuux.... ♪♫

Bon sang, je chante n'importe quoi moi, c'est contagieux.

 

● Prenons la chanson de Delphine à Lancien.

A 0 mn 34 (je me base ici et pour les autres notes sur la durée de la chanson sur cd, pas de la vidéo qui démarre au quart de tour attention) :

"Pour toi je ne suis rien qu'une poupée de plus,

Je me demande encore ce qui en moi t'as plu,

Tu trouves mes propos plats et incohérents,

Que je sois triste ou gaie te laisse indifférent..."

 

● Vers 1mn29 :

"...Aloooors, alors n'espère pas devenir mon amant,

Tu mens lorsque tu parles de tes sentiments, non non non non.

Reprend ta liberté et de filles en liaisons,

Tu trouveras l'amour pour le prix d'un vison...

Et puis tu m'oublieras."

 

● Toujours la même chanson (1mn52 pour le repérage cd) :

"Ton nez s'allumera au battements de cils, cils, cils cils...

... S'il te plaît d'une fille à la voix de velours

qui te prendra ton argent en te parlant d'amour.

Pardonne ma franchise et ma sincérité,

Quand au coeur si tu veux, mettons-le de côté.

Evitons les amours, lentes agonies

Et disons gentiment, toi et moi c'est fini."

 

Lancien tient une galerie d'art, il en pratique lui aussi lui-même en utilisant un revolver pour tirer sur des ballons remplis de peinture (Ici Demy lance une petite pique sur l'Art contemporain en plus de nous égarer sur le personnage caché du tueur en série qui rôde. Et si c'était Guillaume Lancien ? Il est antipathique, buté et est le seul personnage à avoir une arme dans le film. C'est évidemment une fausse piste exprès). De quoi parle la chanson ? De rupture, du personnage en lui-même plus intéressé par son fric que celle avec qui il sort, le même fric avec lequel il pourrait attirer n'importe quelle "poupée" (pour une somme équivalente à un manteau de vison utilisé par la bourgeoisie... Sans doute le même genre de manteau que porte Geneviève à la fin des Parapluies de Cherbourg !). Ou bien sortir avec une garce qui finalement le duperait et le ruinerait en lui faisant miroiter du cul. Delphine n'est pas dupe, elle voit bien qu'avec cet homme tout se consumera dans une lente routine qui étouffera la relation, mieux vaut en finir ici.

Mais en chanson. :-)

 

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"Monsieur Piccoli, vous êtes formidable, vous êtes la classe même.

_ Je sais ma ptite Françoise, je sais..."

 

● Et puis tiens, remettons en une louche avec La femme coupée en morceaux et La chanson de Simon (extrait) :

Pour la première chanson :

"♪♫ Tiens on a découpé une femme en morceaux,

Rue de la bienséance, à deux pas du château.

On trouva ce matin une malle d'osier,

refermant les morceaux de Pélagie Rosier.

Une ancienne danseuse de folies bergères,

Premier prix de beauté et de danse légère.

Elle avait 60 ans, plus connue autrefois

sous le fier pseudonyme de Lola Lola... ♪♫"

 

Et pour la seconde :

"♪♫ Ma fiancé trouvait

mon nom très ridicule

Il la choquait (je crois),

Alors sans préambule,

Un soir elle est partie, sans un mot, sans adieu.

Mes yeux depuis 10 ans n'ont pas croisé ses yeux.

Elle m'avait appris dans le plus doux moment,

Qu'elle attendait de moi l'heureux évènement,

Qui ennorgueillit l'homme et anoblit la femme,

Mais elle refusait le nom de madame Dame. ♪♫"

 

Même si je ne pointe qu'un extrait à chaque fois, les chansons tendent bien à prouver la basesse d'un monde que Demy rehausse ici de bien plus de couleurs que dans le film précédent. Dans l'une, une femme découpée en morceaux (vous aurez noté le clin d'oeil à Lola --cf chronique précédente) mais ceux-ci sont soigneusement rangés dans la malle (la précision ironique est assez marrante), dans l'autre un homme abandonné (Demy renverse les rôles et assigne à l'homme, supposé fort, le fait d'être abandonné par la femme qu'il aime et était enceinte de lui et crée en Mr Dame --ça ne s'invente pas-- un être qui ne vit plus que dans le souvenir et le regret) à cause de son nom de famille, signe pourtant de la perennité des descendances au sein des grandes familles mais qui ici montre en filigranne le portrait d'une femme forte qui assume le fait de ne pouvoir vivre avec l'homme de sa vie à cause de son nom de famille et là est la petitesse de l'humain, à fuir pour une broutille l'être aimé il se crée lui aussi des regrets volontairement.

 

Enfin il est à noter que même par petites touches, la mélancolie pointe le bout de son nez à l'image de la chanson instrumentale de l'arrivée des forains sur la place (cf plan-séquence décomposé) qui se termine par des notes de piano et de musique d'une tristesse presque poignante dans une salle de danse pourtant toute aussi colorée que le reste.

 

Comment d'ailleurs ne pas évoquer cette même mélancolie qui suivra le tournage quand les deux soeurs Catherine et Françoise Dorléac avaient appris enfin à mieux s'apprécier et se connaître grâce à ce film qui les réunissaient enfin toutes deux et que l'on connaît le destin funeste de Françoise juste après ? Ultime témoignage de sa présence avec Un cerveau d'un milliard de dollars de Ken Russell (qui toucha d'ailleurs à la comédie musicale dans un registre bien plus déviant dira-t-on) la même année, la jeune femme resplendissait de beauté et de joie dans un film que Demy semblait n'avoir fait que pour elle.