Rollin_Book_La_Petite_Ogresse

 

Il suffit d'une rencontre... Celle d'un homme au bord du suicide et d'une petite fille venue de nulle part, qui pleure sur les marches d'un escalier parisien, pour que tout l'univers bascule. Qui est ce personnage auquel son désintérêt pour la vie ouvre les portes d'un ailleurs peuplé d'ogres radieux, d'attachants nécrophages et de nains féroces ? C'est la magie de Jean Rollin : savoir susciter l'ineffable. Comme l'étrange fillette aux cheveux roux, il nous prend par la main et nous entraîne dans son sillage vers ces territoires intimes. Des contrées où se côtoient tendresse et cruauté, ironie et peur, et desquelles on ne sort jamais intact.
Nul mieux que Jean Rollin - passant tranquille arpentant, les mains dans les poches, les rues du 20e arrondissement - n'a su donner corps à ces éblouissants vertiges, ces itinéraires sans issue où l'innocence se nourrit de chair humaine et fait un pied-de-nez mutin au conformisme.

 

L'an dernier, une visite chez mon ami cinéphile Joël m'avait fait découvrir mon premier film de Jean Rollin. Ce que je ne savais pas, c'est que le regretté cinéaste fut aussi romancier à ses heures perdues et mon hôte, gagné par mon enthousiasme me prêta une oeuvre courte de Jean Rollin, à déguster sur le trajet du retour. Le roman m'enchanta tellement que je fis exprès de lire lentement et uniquement pendant mes heures de trajet le matin et le soir en semaine, retardant le moment fatidique où je devrais dire adieu aux personnages, mettant 5 jours à le finir là où je l'aurais fini 3 jours plus tôt !

 

Comme disait un autre ami adorant le cinéaste, à propos de ses romans : "c'est aussi cinématographique que ses films" et à la lecture, on réalise qu'en effet, Rollin est un très bon écrivain où l'on retrouve d'ailleurs son univers fantastique entre beauté et innocence transposé sur papier de fort belle manière avec une belle justesse et un talent qui donne furieusement envie d'en lire plus. Comme je le disais, le roman m'enchanta du premier coup, me happant dans son écriture simple mais déjà chargée d'images.

 

Je vous livre un (long) extrait des premières pages du roman, vous allez comprendre pourquoi ensuite :

 

" Le coeur en paix, serrant le pistolet dans la poche de mon imperméable, je claquais derrière moi la porte de mon petit appartement du XXè arrondissement et traversai la place des fêtes.

Je commençais à descendre la rue de Crimée. Mon intention était de gagner tranquillement le canal afin de m'y faire sauter la cervelle, si les abords étaient déserts et si rien ne pouvait empêcher mon corps de tomber dans l'eau et de s'y perdre.

Le temps était un peu frais et un vent léger faisait tourbillonner les feuilles mortes de cette fin d'automne.

Le ciel, tout à l'heure d'un blanc neigeux s'assombrissait. La nuit serait certainement tombée quand j'atteindrais le canal de la Marne, tout en bas.

Je ne pouvais m'empêcher de rire en pensant à ma dernière pirouette : J'avais branché mon répondeur téléphonique avec un nouveau message qui commençait par ces mots :

"Bonjour, la voix que vous entendez est celle d'un mort. En effet, si je ne suis pas au téléphone pour vous répondre, c'est que je suis sorti pour me tirer une balle dans la tête..."

Je pouffais de rire en marchant, et les rares personnes qui me croisaient se retournaient sur moi. Un homme qui descend la rue de Crimée, les mains dans les poches de son imperméable en riant tout seul, à la tombée de la nuit a quelque chose d'insolite et d'incongru...

Un peu d'humour, surtout noir; surtout de mauvais goût, rendait ma fuite définitive (fuite devant la vie, lâcheté devant l'existence, dit-on, alors qu'il s'agit d'un acte, s'il est délibéré et effectué sans aucune pression telle que pauvreté, deuil d'un être aimé, etc, de liberté absolue).

Je marchais d'un bon pas. en fait, j'étais déjà mort. Un message d'adieu, un pistolet acheté la veille, une lettre d'intention sur ma table... Je pouvais disparaître, pour tout le monde ma fin ne ferait aucun doute.

Donc j'étais mort. En ce moment même l'une ou l'autre de mes connaissances pouvait avoir entendu mon message et alerté les autres, la concierge, les voisins, la police... alors que je descendais tranquillement la rue, de plus en plus dissimulé, silhouette anonyme et diffuse, par la nuit tombante de septembre.

A la hauteur du 18, la rue de Crimée croise à angle droit la rue Arthur Rozier, qui la surplombe, l'enjambe comme un pont.

Il existe un moyen de quitter l'une pour rejoindre l'autre. C'est un étroit passage en pierres noires qui s'ouvre sur la droite, telle une bouche malodorante prête à vous avaler. Un escalier commence là, et grimpe entre ces parois sombres, tournant sur lui-même, jusqu'à une nouvelle bouche qui recrache le voyageur dans cette rue Arthur Rozier. Pendant que dure la traversée du passage et la moitié de l'escalier tournant, le promeneur est coupé du monde et se trouve un bref instant dans un nulle part glacial d'outre-tombe.

On quitte les lumières de la rue de Crimée pour gagner celle de la rue Arthur Rozier, mais l'escalier qu'il faut gravir est comme une passerelle onirique reliant deux mondes différents.

Comme je passais sur le trottoir de gauche, des bruits étranges provenant de l'autre côté de la rue, c'est à dire de là où s'ouvrait la bouche noire avec les premières marches de l'escalier tournant, attirèrent mon regard. Ces bruits faibles mais parfaitement identifiables dans le quasi-silence du soir étaient des sanglots.

Une petite fille était assise sur la première marche et, la tête dans les mains, les coudes sur les genoux, pleurait à chaudes larmes.

Elle était vêtue d'une robe blanche et ses longs cheveux roux descendaient presque jusqu'à terre.

Aucun passant, aucune voiture, juste cette petite fille en pleurs et moi, avec mon pistolet dans ma poche.

Intrigué, je traversai la rue jusqu'à la petite fille.

A première vue, elle devait avoir... peut-être dix ans... pas plus de douze en tout cas. J'avançai une main hésitante pour lui carresser les cheveux afin de lui faire lever la tête et de voir son visage. Mais je n'osais pas la toucher. Je toussai discrètement."

 

Peu de temps après, j'eus envie d'une ballade et quoi de mieux que de pouvoir en profiter sur Paris pour arpenter les mêmes lieux qu'un personnage d'un roman qu'on a adoré ? J'allais donc dans le XXème arrondissement tel que décrit dans l'ouverture, un des lieux les plus accessibles du roman (qui ne manque pas de dépaysement mais où après, il faut quand même réserver sa journée pour arpenter plus la banlieue et les annexes autour de Paris on va dire sans compter un passage en pleine campagne dans au centre de la France). Ce n'est pas la première fois que je me ballade dans des mondes qui sont transposés par la suite en BD ou livre (je pense à la BD Neige, aux cités obscures et bien d'autres) mais en revanche, c'est la première fois que je prenais des photos avec le but avoué à l'avance d'en faire profiter les curieux à même de lire l'oeuvre où l'on retrouvait ces passages par la suite.

 

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Rue de Crimée, allons y, marchons dans les pas de Jean Rollin !

 

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Ah ?

 

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Ah Ah !

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Voilà donc l'un des passages du roman que l'on voit en vrai (la vieille n'y est pas, et mis à part une certaine postérité je me demande ce qu'elle fout à se mettre dans l'objectif de mon appareil).

 

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"Bouche malodorante"... C'est clair qu'à la nuit tombée, ça doit pas être rassurant, je veux bien croire le regretté père Rollin.

 

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De l'autre côté c'est à peine plus rassurant huhu.

 

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Allons y !

 

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La rue Arthur Rozier qui continue vers on ne sait où. Dans le roman, le personnage principal et la petite ogresse se glissent dans un camion réfrigérant de viandes près d'une boucherie. Mais en allant là-bas je n'ai croisé aucune boucherie. Le roman entrait dans un monde fantasmagorique là où la réalité préférait rester dans un morne quotidien.

 

La ballade ne m'a pas fait croiser de petite ogresse rousse mais elle a ravivé en tête les images oniriques du roman. A savoir qu'on y croisait des ogres, des nains tueurs, des humains errant sans mémoire après une résurrection hors du royaume des morts, une ambiance délicieusement gothique avec cimetières et même une goule de sexe masculin pratiquant aussi bien la nécrophilie que dévorant les chairs décomposées des récents défunts.

Si vous ouvrez de gros yeux à la lecture de ces lignes, pas de quoi non plus crier à l'horreur extrême, le passage proposé devrait vous familiariser déjà avec la belle écriture imaginative de Rollin penchant plus près du rêve inquiétant ou délicieusement poétique et noir que du cauchemar horrifique qui ferait dans la surenchère d'images forcément éclaboussantes. Je ne peux que vous conseiller ce roman comme porte d'entrée fabuleuse dans l'univers du cinéaste-écrivain !