Je m'excuse d'avance pour le titre du post mais si j'avais mis les deux titres (un brin longs) des courts en questions, je crois que ça aurait été un peu dur d'emblée.gneee

 

 

 

"Lubitsch disait : "avant de savoir filmer des acteurs, il faut savoir filmer des montagnes". Je voulais, pour mon premier film, appliquer cette règle à la lettre et filmer la région des Corbières que je connais bien. C'est ainsi qu'est né le projet de Le quepa sur la vilni !, antérieur à Je sens le beat qui monte en moi que j'ai pourtant tourné avant pour des raisons de production. L'idée de Je sens le beat..., elle, a germé alors que je passais un matin à la station de métro République à Paris devant un groupe de Péruviens qui massacraient El condor pasa à la flûte de Pan. Il y avaient des gens qui dansaient autour des musiciens. J'adore la musique mais je déteste absolument la flûte de Pan ! J'étais effaré. Je me suis dit qu'ils souffraient certainement d'une affliction particulière, qu'ils étaient possédés par la musique. Le soir, je suis allé voir Out of context, un spectacle du chorégraphe Alain Platel. Quand les danseurs sont apparus sur scène, j'ai été immédiatement fasciné par Rosalba Torres Guerrero, qui m'évoquait un personnage de Jacques Tati qui aurait fait ses classes chez Minelli. Je n'avais jamais réalisé de film mais j'ai su que je voulais voir cette danseuse sur un grand écran. Entre la réflexion du matin et la révélation du soir, un rapprochement s'est fait, il y a eu un déclic."

Extrait de l'intéressant entretien avec le réalisateur disponible dans le livret de l'excellente édition DVD de Shellac (disponible depuis le 2 décembre 2014).

 

 

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Je sens le beat qui monte en moi - 2012

 

Rosalba, jeune guide touristique, souffre d’une affection étrange : la moindre mélodie provoque chez elle une gesticulation et elle se met à danser, de façon aussi subite qu’incontrôlable. Malgré ses ruses pour cacher son excentricité, ce corps indomptable pourrait bien séduire son surprenant collègue Alain.

 

Quand on aime on ne compte pas : J'avais déjà vu et adoré en festival le premier court de Yann Le Quellec mais que voulez-vous si on me propose de chroniquer ses courts et que j'ai l'opportunité de revoir un truc fort sympathique, je dis oui tout de suite. En l'occurrence les films étaient inclus au programme DVDtrafic de Cinetrafic. Une bonne occasion du coup pour découvrir aussi La quepa sur le vilni !, loupé alors en salles.

 

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L'idée directrice qui mène ces deux remarquables moyen-métrages comme écrit en préambule, Yann Le Quellec la trouve dans son amour de la musique. Des choix de styles pour une utilisation à chaque fois et qui fait toujours mouche. Dans le premier film, il s'agit de Northern Soul où le réalisateur et son acteur lui aussi passionné de ce style (et également réalisateur notons-le), Serge Bozon, peuvent s'en donner à coeur joie et le spectateur aussi par la même occasion. Le rôle de la musique ici sert à faire naître les gags avec un sens du décalage absurde qui ne peut que toucher, les morceaux séléctionnés dans la même optique de conception du film, servant de "colonne vertébrale" à l'oeuvre (je reprends directement les propos de Le Quellec, toujours issus du livret de Shellac).

 

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A chaque morceau de musique entendu se situera donc un type de mouvement inévitable (saccadé ou pas) de la danseuse Rosalba Torres et le quiproquo qui peut aller avec mais citons aussi d'autres idées pour se marrer qui peuvent se nicher dans les détails du film, tel cette carte des lieux musicaux à éviter qui fait sourire ou bien la chambre capitonnée et hors d'atteinte de tout bruit de l'héroïne. Le réalisateur en profite aussi, art du burlesque oblige, à jouer sur les contradictions : Alain est assez exubérant normalement, Rosalba plus introvertie; les deux restent assez timides ce qui occasionne quelques étincelles dans une scène de rencontre au restaurant. La musique sert de catalyseur à déclencher une gestuelle inouïe chez Rosalba qui ne peut que charmer Alain, voire l'emmener à jouer le jeu (cette scène où, avec sa petite flûte il va jouer le charmeur de serpent, ou plutôt de Rosalba, la jeune femme ne pouvant échapper aux filets de notes).

 

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Le réalisateur joue aussi avec habileté sur les choix de couleurs (Rosalba en rouge, Alain en bleu... Aux couleurs du drapeau britannique d'où la Northern Soul est apparue ?), dans l'optique de créer un certain décalage, le tout dans de vrais décors. "On est juste au bord de la fable mais jamais bien loin d'une certaine familiarité avec le quotidien", ce qui selon le réalisateur, "provoque un léger vertige, distille un peu de poésie". Inutile d'en dire trop sinon je tomberais dans la redite de ce que j'avais pu dire la dernière fois. Mais pour un revisionnage, ça fait toujours autant de bien, bref c'est vivement recommandé comme le second ci-dessous.

 

 

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Le Quepa sur la vilni ! - 2013

 

Aujourd’hui, André sort de sa paisible retraite : sur ordre du maire, il doit mener à travers monts une troupe d’hommes-sandwichs à vélos pour attirer les spectateurs à l’inauguration du cinéma local. Malgré sa détermination, l’ancien facteur a bien du mal à dompter ses jeunes et impétueux coéquipiers.

 

Quel titre tarabiscoté (et biscoté de tartare vu qu'on est ici non plus en milieu urbain mais en pleine nature la majeure partie du temps) ! Je me souviens m'être dit "qu'est-ce que c'est que ce bidule ?" puis j'ai vu le nom du réalisateur, je me suis dit "oh bon, ça va être cool", j'avais raison. On quitte toutefois ici les terres de l'humour (il y en a quand même, cf le dialogue fabuleux avec Bernard Hinault ci-dessous) pour aborder d'autres rivages, plus mystérieux, plus dans le road-movie et volontiers plus mélancoliques. Le quepa sur la vilni (anagramme de Panique sur la ville, un film que le maire --Christophe-- souhaite diffuser pour la première séance du petit cinéma à inaugurer) joue comme son aîné sur la confrontation, mais cette fois plus de deux êtres en quête d'un même but commun que de celle qui oppose vieillesse et jeunesse, rigueur et fougue.

Mais l'obtention du même but est là aussi la direction commune visée et tous, jeunes et moins jeune, s'accorderont sur la mission à mener à bien malgré les difficultées qu'opposent le paysage et le temps ("des conditions ubuesques" de tournage évoque ainsi le réalisateur en citant des rafales de vent de plus de 100km/h dans ces beaux paysages des Corbières dans l'Aude, près des Pyrénées Orientales).

 

 

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"Un homme ne se réduit pas à son palmarès, Bernard.
_ Mais comment connaissez-vous mon nom ?
_ Tous les cyclistes sont un peu comme mes fils spirituels.
_ ................................papa ?"

 

 

Sous l'égide de Bernard Hinault, demi-dieu protecteur et bienveillant qui veille visiblement aussi bien sur les personnages que son réalisateur, Le Quepa est aussi un film musical. Mais en ce sens et plus épuré, c'est un film "plus folk". Curieusement d'ailleurs en jouant sur les mots, Folque est le nom d'un petit village (bien réel oui) que croiseront les personnages (de même que le village de Noère... qui se situe d'ailleurs effectivement dans un coin furieusement paumé. Noère = Nowhere), c'est là plus qu'un signe. On y entend d'ailleurs du Tim Buckley (je remercie d'ailleurs le réalisateur qui m'a donné envie de m'y remettre à la musique du regretté papa Buckley), voire de la musique Cajun. Mais le gros choc, c'est bien sûr l'incroyable chanson de Christophe, les paradis perdus qui, avec le décalage "dandy" procure une sensation de perdition mélancolique totalement assumée. On aura même en bonus sur un court-métrage qui revient sur un personnage très secondaire du film, L'homme-oiseau, du Vashti Bunyan. Bonheur, bonheur, bonheur, je vous dis.

 

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Le DVD de Shellac, sorti le 2 décembre 2014 et regroupant les deux films est un bel objet. 2 DVD, un très bon livret, des bonus bienvenus sur chacun des disques (sur le premier qui correspond à Je sens le beat, une scène inédite, un entretien avec les deux acteurs, les musiques du film décryptées par Serge-je-parle-hyper-vite-Bozon et surtout un très intéressant documentaire sur la Northern Soul qui donne envie d'acheter des disques. Sur le second, un mini-concert de Christophe, un entretien et le très surréaliste mini court-métrage L'homme-oiseau) et surtout des éditions fort bien sous-titrées (à la fois sourds et malentendants mais aussi anglais et ça c'est bien).

 

Bref, du tout bon ! Et si les films et la chronique vous ont plu, vous pouvez retrouver la liste des films drôle de cette année chez mon partenaire Cinetrafic où il y a de tout, du bon comme du moins bon. Selon vos préférences quoi.