yoko

 

Yôko est l'histoire d'un homme qui reçoit en cadeau une poupée gonflable dont la particularité est qu'elle est indégonflable... Lui qui voulait s'en débarrasser au plus vite devra vivre avec cet objet sexuel qui, lentement, va s'humaniser au point de devenir une compagne indispensable. L'enlèvement de Yôko conduira le héros de ce roman jusqu'aux portes d'une sorte de maison close où les prostituées sont des poupées gonflables à l'effigie de personnalités politiques, du show-biz et des médias. Dans ce temple des fantasmes et du virtuel, l'homme réalisera que dans notre monde d'hyper-communication, jamais les relations entre individus n'ont été aussi pauvres ; un constat dont il prendra le contre-pied d'une étrange façon.

 

Pierre Hel, journaliste de formation, nous livre là un intéressant et passionnant roman (je l'ai dévoré avec une certaine rapidité qui m'a surpris. Bon cela dit, c'est court) qui n'est pas sans faire penser à Air doll de Hirokazu Kore-Eda. Dans son film, le réalisateur faisait vivre littéralement la poupée pour la faire déambuler dans le monde si étrange et crû des humains avec le dur constat que si l'homme avait besoin de tendresse, elle ne lui était pas forcément rendue de la meilleure manière en retour, la poupée et l'humain étant trop proche mais aussi trop séparés de par leurs conceptions et leurs formes physiques. En cela, le film personnifiait frontalement la poupée comme vecteur des rapports hommes-femmes que de l'étude de la tendresse et de l'amour sous des degrés plus ou moins crûs/cruels.

 

Le roman de Pierre Hel lui, s'avère plus subtil et distancié dans son traitement du rapport de l'homme et de la poupée. Si la poupée est certes iconisée et personnifiée, ce n'est pas en la faisant vivre comme un être humain directement mais en la rendant vivante de par les yeux de son narrateur et du rapport qu'il instaure avec elle. En la traitant donc comme une humaine avec douceur et non plus comme l'être inanimé qu'elle est, la tendresse s'installe avec nous. C'est donc un héros passablement intrigué, puis charmé qui traite la poupée comme une invitée de marque avec le même respect qu'il aurait face à une femme de chair et de sang.

 

Certain(e)s pourraient trouver ça dérangeant, au contraire, celà ne permet que de mieux dresser en structure le mal d'amour dont souffrent nos sociétés à une ère où, parce que nous serions tous connectés, le contact en serait que plus facile (alors que nous ne faisons que nous éloigner). D'autant plus que Hel a posé dès le départ les bases de son héros-narrateur comme un homme un peu frustré, mélancolique, doux mais un brin déprimé suite à une rupture et non en en faisant un pervers, pas plus qu'il ne le deviendrait d'ailleurs sous prétexte qu'il aurait une poupée pour assouvir certains penchants. D'ailleurs le roman, tout placé sous le signe de la douceur prend le contrepied de ce qu'en temps normal nous pourrions penser d'une poupée de par son utilisation qui en est régulièrement faite vu qu'ici comme écrit précédemment, elle est traitée comme une invitée de marque, avec tous les honneurs qui lui sont dûes.

 

Et plus le roman avance, plus il interroge subtilement le rapport que nous entretenons dans nos relations amoureuses avec une certaine profondeur (les dialogues avec le créateur de l'usine de poupée, fascinant) mais aussi la société (les collègues de bureau étant jouissivement épinglés). On pourrait le souligner mais dans son écriture, il semble que l'écrivain ait été influencée par Yôko, et pas que par le simple fait que le nom soit japonais mais par une certaine image de traditions et d'arts de vivre pas forcément justes (l'image même de la poupée asiatique relève d'un fantasme de mâle occidental vis à vis de l'Orient --qui aurait trait à une certaine idée de la soumission de telle ou telle femme--, je pense que nous serons tous d'accord sur ce point) mais qui ici peuvent se nicher dans les structures du livre, cette écriture fine et juste qui semble toucher au but en même temps que l'épure. Court roman mais qu'on termine trop vite donc, qu'on voudrait qu'il dure plus. Non pas par attachement envers le personnage principal (encore que le dernier chapitre m'a radicalement pris par surprise, aussi brillant que tout le roman) mais parce que de sa justesse se dégage un bonheur de lire, de faire plaisir à son lecteur et de se faire plaisir et ça, on ne le dira jamais assez, au delà de toutes les incongruités et thèmes étranges qu'on peut avoir dans un roman comme celui-ci qui s'inscrit hors catégories, ça fait du bien !

 

Petit extrait que je trouve assez révélateur de l'oeuvre :

 

"Elle s'était trop intéressée aux choses de l'âme pour ne pas réagir au fait qu'elle m'avait quitté mais conservait encore la clef de l'appartement comme un ultime lien, une manière de partir sans que cela ne soit définitif. Je pensais à une expression qui rendait certainement mieux compte de la réalité que toute explication : elle avait la clef de mon intérieur. Je n'osai pas lui faire part de cette remarque de crainte de l'effaroucher. Avait-elle aussi réalisé que je ne lui avait pas réclamé ce sésame ?

Je lui posai la seule question qui méritait d'être posée après une absence.

_ Est-ce que tu es heureuse ?"