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Au début du siècle, Tome nait à la campagne dans la pauvreté la plus totale. Décidé à changer sa condition et à connaitre la fortune par tous les moyens, elle part pour la ville. Son destin suit celui de son pays dont elle subit les bouleversements de front : la guerre et la reconstruction via l’occupation américaine. Dans ce contexte, le jeune femme, prête à tout pour réussir, va vendre son corps et entrer dans le milieu de la prostitution.


En 1963, Shōhei Imamura (De l'eau tiède sous un pont rouge) révolutionne le cinéma japonais avec ce chef-d’œuvre sulfureux dressant le portrait sans concession d’une femme de son temps. Incarnée par Sachiko Hidari, récompensée par l’Ours d’argent à Berlin 1964 pour sa performance, le personnage est scruté à la loupe par cinéaste aux deux palmes d’or qui signe une fresque intimiste sur l’histoire et l’évolution de son pays.

 

Imamura n'est pas assez représenté en ces lieux. C'est pourtant l'un de mes cinéastes asiatiques préférés (mais j'en ai beaucoup cela dit). Et si son Anguille figure dans un top de mes films préférés (plus trop à jour depuis, il a un poil évolué même si la base reste dans son ensemble assez la même. Note pour moi-même, en refaire un autre prochainement), sa présence semble pourtant assez absente sur le blog, tout au plus je l'évoque ici et là, brièvement. Cette Femme insecte, longtemps attendue dans nos contrées depuis sa sortie en salles dans les années 60, et enfin là en vidéo grâce aux passionnés d'Elephant Films depuis le 3 novembre 2015 est une sortie plus que providentielle, non seulement pour le fana de cinéma d'Asie, mais aussi pour le passionné du cinéaste, comme le cinéphile naturellement curieux, surtout s'il s'agit d'entremêler l'histoire d'un pays avant et après la seconde Guerre Mondiale avec le destin d'une femme et de sa fille, soit la grande Histoire avec la petite (sans le H majuscule).

 

Si le film a acquis un statut culte au sein des cinéphiles, il est celui où le style ethnographique d'Imamura naît vraiment (son 5ème long-métrage au sein d'une carrière assez fournie --note pour Elephant films : Dites, si vous voulez bien sortir en DVD chez nous Profonds désirs des dieux et Histoire du Japon d'après-guerre racontée par une hôtesse de bar --ce titre, bon sang, ce titre !--, ce serait fabuleux. Je dis ça, je dis rien) suite à 3 facteurs principaux. Certes, son précédent film, Cochons et cuirassés (qui lui fit écoper d'une interdiction de tourner de deux ans tellement c'était sulfureux) était déjà une étude corrosive du Japon d'après-guerre mais avec celui-ci, le cinéaste se découvre un intérêt pour les gens de la campagne, les petites gens des coins perdus du Japon, intérêt qui ne le quittera désormais plus. Ensuite, il retrouve un ancien ami, Kenji Hasebe avec qui il entamera une collaboration d'une poignée de film où ce dernier sera toujours là pour signer le scénario (Désir meurtrier l'année d'après --et pas dispo non plus chez nous et Profonds désirs des dieux), lui faisant découvrir "l'essence même de l'être humain" (termes repris du livret du DVD signé Bastien Meiresonne).

 

 

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Troisième facteur et pas des moindres, l'actrice Sachiko Hidari, actrice-clé du film qui porte celui-ci intégralement sur ses épaules. Imamura passe beaucoup de temps avec elle, la questionne beaucoup, même sur des points très intimes, et finalement s'inspire d'une grande partie de sa propre vie personnelle pour l'intégrer au film. Mais c'est la composition de l'actrice qui sidère le plus : en jouant une jeune femme née en 1918 et qu'on voit au travail pendant la seconde guerre mondiale peu après la vingtaine, puis qui évolue en même temps que le pays pour finalement devenir une prostituée puis tenancière de bordel au début des années 60 où le corps n'a pas besoin de prothèses mais plus de très légers maquillages, vêtements différents, postures et gestuelles différentes, état d'esprit différent... Tout est dans le jeu et l'état d'esprit. De quoi emporter l'adhésion du spectateur devant un film pourtant assez froid et cruel.

 

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Imamura ne cache nullement le destin des filles qui remontent à la capitale et tombent là où il ne faut pas. Pas plus qu'il ne cache la main-mise de la tenancière sur ses filles ou du maquereau sur celle-ci. Si le cinéaste en profite pour poser un regard sociologique et psychologique d'une jeune batarde qui garde des rapports assez oedipiens avec son père (la fameuse scène culte où, se plaignant d'avoir les seins encore trop gonflés de lait après avoir eu sa fille, elle lui demande le plus naturellement du monde de venir les sucer pour la soulager. Typique d'Imamura ça, mélanger le trivial et le sexe pour donner plus d'épaisseur (et même plus d'humour et d'humanité à ses personnages vers le tard) aux hommes et femmes. C'est d'ailleurs ce qui me plaît chez ce cinéaste qui n'hésite pas à nommer simplement un chat, un chat) puis plus tard son protecteur ("je peux t'appeler papa ?" ....tout un programme), il n'oublie pas d'apposer un regard aussi clinique sur le pays (images d'archives à l'appui) que sur la prostitution. Sans juger mais en démontrant toutes les combines de celle qui va s'élever dans la hiérarchie pour trahir la patronne et prendre sa place (en reprenant comme un caméléon --ou un phasme vu qu'on est dans la métaphore de l'insecte, animal-mécanique froid et qui ne s'en laisse pas conter-- tous les tics de celle-ci !)... avant plus tard d'être trahie elle-même par "ses filles" !

 

Imamura est d'ailleurs assez fin en évoquant la prostitution sans jamais en faire trop, ne se rapportant qu'à des faits (alors que bien plus tard il n'hésitera pas à filmer une femme-fontaine comme un gag décalé dans De l'eau tiède sous un pont rouge !). On voit Tome qui s'occupe des finances, on la voit donner des conseils et embaucher de futures apprenties, punir celle qui lui a désobéïe, et pourtant au fond, on sait qu'elle reste simple et par bien des aspects, attachante (la scène où une dernière fois, elle donne le sein à son vieux père qui agonise sur son lit de mort comme les derniers sacrements ! Ou bien quand elle suit sa fille à la campagne et s'arrête dans la neige en plein chemin ou presque pour pisser).

Quand à la prostitution, on ne verra pas grand chose, voire quasiment rien. C'est dire comme le cinéaste s'en tient à son projet de film à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, sans fioritures. 20 ans plus tard, quand il arpentera les quartiers crûs de Tokyo, le photographe Nobuyoshi Araki, lui, sera largement moins prude, allant volontiers au fond des choses (sans mauvais jeu de mot, ahem).

 

 

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(et encore je reste soft dans mes choix de scans du Tokyo Lucky Hole d'Araki. C'est parfois très pornographique, organes des messieurs et madames tous de sortie... Quand Araki ne procède pas d'un "montage photographique" où une ou deux scènes hard débouchent sur une image contemplative de toits japonais, d'un métro qui passe, d'un cimetierre non loin. L'étonnant calme après la tempête)

 

Tout en restant comme le cinéaste Imamura avec au fond la volonté de poser un regard tout autant véridique sur un certain état des choses, sans jamais les enjoliver. Ce qui permet de revenir au film, lui aussi reste dans le vérisme. Et c'est d'autant plus revendiqué qu'il n'y a aucun bon sentiment, juste la dure condition d'une femme et sa rebellion face à une société assez patriarcale qui sacrifiera des générations de femmes (la guerre et le travail à celle-ci comme la prostitution liée à l'essor de la reconstruction --on pourrait parler des bases américaines et des filles qui nourrissaient l'espoir de partir avec un beau soldat américain, passons-- et du progrès après-guerre). Imamura va même jusqu'à faire des arrêts sur image quand quelques traces de lyrisme semblent apparaître, puis voix-off, ellipse et on passe à autre chose. Culte donc après tout ce temps mais pas un film facile, ni même aimable. Ce qui n'empêche pas Imamura d'admirablement filmer (cadrages souvent sublimes) le tout.

 

Etrange expérience donc qui, si elle est à voir au sein d'une sélection de films cultes, permet plus de déceler et apprécier le Imamura qui se développe tranquillement que le film en lui-même, instantané toutefois intriguant tout à la fois d'un pays, d'une actrice et de son cinéaste. Donc, un film à voir et avoir pour les fans du réalisateur dont je confesse faire évidemment partie.

 

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