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Introduction de l'édition de 1936 :
" Ce livre a vingt ans. Il parut en avril 1916. La moitié de ses pages étaient blanches. On y lisait, à la place du texte interdit, ces quatre mots : " Coupé par la censure ". C’était la guerre ; et la guerre tue la liberté de penser, d’écrire, de juger, et même de pleurer, afin de pouvoir tuer les hommes [...] Je le reprends aujourd'hui, parce que "tout cela" recommence."

 

Marcelle Capy, fille de militaire, a 23 ans lorsqu'éclate la guerre en 1914. Journaliste pacifiste, elle ne sacrifie pas ses convictions au profit du patriotisme de "l'Union Sacrée". Sa pensée s'exprime dans des articles tantôt virulents et polémistes, tantôt intmistes où "la femme est le refuge de la paix".

 

 

Etonnante est l'Histoire. Cruelle mais fascinante jusque dans ses contradictions.

 

 

Quand Marcelle Capy publie "Une voix de femme dans la mêlée" en 1916, le texte est immédiatement censuré de moitié : A chaque texte, des phrases manquent quand ce ne sont pas directement des paragraphes ou quelques chapitres entiers. C'est la guerre, on interdit toute pensée qui peut remettre alors en cause l'effort de guerre ou le gouvernement lui-même, quand bien même le texte se fait plus lyrique que politique. Le livre ne paraît du coup que grâce aux soutiens conjugués de la journaliste Séverine et Aristide Briand. L'oeuvre est réédité en 1936 face à une montée des intégristes et de la guerre aussi prévisible qu'inquiétante. Capy, fidèle à elle-même ne change pratiquement rien, précise quelques point ça et là mais il faut attendre cette nouvelle édition 100 ans plus tard (bon sang, 100 ans déjà !) pour pouvoir savourer avec le recul toute la puissance de sa substantifique moëlle. L'éditeur précise d'ailleurs entre crochets et nouvelle typographie quand le texte a été censuré.

 

Cette astuce génialissime permet de repérer donc précisément ce qui a pu gêner le pouvoir en place dans le livre de Capy. Il faut dire déjà qu'à la base, elle n'y va pas de main morte. On évoque la guerre de 14-18 mais pas que : toutes les répercussions de celle-ci sur les proches, à la campagne, les pauvres, les bourgeois, les orphelins, les hôpitaux... tout y est analysé et décrit avec une indignation et une colère froide qui marquent encore aujourd'hui sans mal. On peut même reprendre certains extraits de textes et les adapter à l'époque actuelle pour constater en frissonnant un peu que quelque part, certaines choses n'ont pas vraiment changé... La mainmise des puissants par exemple ou les mensonges des services de médias censés nous informer.

 

Tout se lit d'une traite car rien n'a pris de ride. C'est passionnant parce que l'orthographe et la langue française en 1916 puis 1936 est telle qu'on la connaît. C'est rapide car le style ne se permet que peu de descriptions. Des saynètes vives et incisives donc. C'est d'autant plus fort et marquant qu'écrit par une femme en avance sur son temps qui prônait déjà l'égalité hommes-femmes par les salaires. Enfin, c'est jouissif car pratiquement tout le monde en prend pour son grade. Si Capy sait être tendre pour les petits faits divers, les détails réhaussés qui n'en prennent que plus de valeurs, elle réserve la dérision et la bêtise aux autres : les moutons qui bêlent avec les loups, les officiers, les riches bien repus, les lâches qui sont prêts à se porter volontaire pour la guerre tout en faisant rédiger une lettre signalant qu'ils sont malades ou autre.

 

Capy regroupe l'ensemble de ses textes courts en plusieurs chapitres tels que "Ceux qui se battent", "Ceux qui pleurent", "Ceux qui sauvent", "Les morts", "Les grotesques", "Temps de guerre" pour finir dans les dernières pages sur un constat d'autant plus optimiste que constatable encore aujourd'hui : c'est par le livre (le livre ami écrit-elle) et donc la culture qu'on pourra sauver les gens, en forgeant les nouveaux comportements, en éduquant encore mieux face à l'horreur quelle qu'elle soit, mais aussi en y trouvant refuge. Le livre, porte vers l'imaginaire, monde toujours plus vivant que la poussière du musée, oeuvre qui aide à supporter la réalité. Quoi de mieux comme conclusion en effet pour les lecteurs convaincus que nous sommes et adorateurs des livres ?