Leçons de Ténèbres (1992)

 

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La guerre fait rage au Koweït, les puits de pétrole sont en feu, partout ce n'est que ruines et désolation... Herzog met en scène cette Apocalypse à la manière d'un film de science-fiction où la terre serait une planète inconnue, un monde perdu. Rappelant Fata Morgana (1972), Leçons de ténèbres est somptueux, hypnotisant, grandiose. Ambigü, ô combien, dans son esthétisation extrême du désastre, mais absolument nécessaire à la compréhension d'une oeuvre qui n'a peut-être qu'un sujet : la création, la recréation ou la destruction du monde.

 

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"Préserver tout : Cela semble être votre conception du cinéma, particulièrement dans vos documentaires. Préserver quelque chose d'extraordinaire qui a lieu, et dont les gens ne se souviendraient pas, s'il n'y avait vos films. Nous pensons à Little Dieter needs to fly (1997), Wings of hope (2000), Grizzly man (2005)...

_ Certes mais je crois que c'est le cas de tous les documentaires. Prenez Lessons of Darkness (1992), qui se passe au Koweit. Chaque jour, pendant 2 ou 3 mois, toutes les chaînes de télé ont montré les feux, mais jamais pendant plus de 5 ou 10 secondes. Je les ai filmés selon un autre timing et avec une autre patience, une autre insistance. Je les ai filmés pour la mémoire de la race humaine."

Werner Herzog, entretien avec Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau, ed. Capricci, p.35.

 

 

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Au vu des images, on peut comprendre l'ambiguïté du film et le fait qu'il fut très mal perçu à sa sortie. Ces longs plans contemplatifs en hélicoptère sur fond de Wagner, Grieg ou Arvo Pärt sont probablement ce que le cinéaste a fait de plus puissant esthétiquement dans son cinéma. Bien sûr les images parlent déjà d'elle-mêmes, le spectacle est bigger-than-life, mais même ici, le travail de Herzog pour mettre en forme l'apocalypse révèle de l'inédit, surtout si lui-même garanti le projet de filmer pour la mémoire de la race humaine. Rien de moins que ça, Herzog veut filmer de l'intemporel, une perception qui part de l'épicentre pour ensuite longer (tel ce plan d'une conduite de pipeline que l'on suit méthodiquement dans les dunes de sables) la catastrophe et rester constamment à la fois à ses abords et en son centre.

 

Après deux chapitres avec leurs cartons de textes ("La ville" puis "La guerre") sur lesquels le cinéaste passe très vite, le vrai projet arrive et prend toute son ampleur. Le parc national de Satan révèle après la bataille des restes confus, des ossements d'animaux, des carcasses et des ruines mais d'où toute présence humaine semble avoir été annihilée. Et pour mieux doter le film des contours de la science-fiction, Herzog ne fera quasiment pas apparaître les humains ou si peu. Un pompier en ouverture, filmé comme une étrange créature qui tente de communiquer de loin avec l'équipe de tournage. D'autres pompiers à la fin qui tentent vainement d'éteindre l'un des 732 puits de pétroles enflammés ouverts par les forces irakiennes se retirant (incendies qui ne s'éteindront qu'au bout de plusieurs mois)... avant finalement de le rallumer (?). Au milieu, une femme presque muette ne pouvant plus parler suite à la torture de son fils, puis une jeune mère qui raconte que son enfant a été traumatisé et depuis ne parle plus.

 

 

 

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La parole, le grand sujet caché d'Herzog, ce dernier n'ayant jamais caché vouloir tourner sur les langues mortes ou en train de disparaître comme il le révélait dans un (passionnant) entretien en 2008 à Aubron et Burdeau. Or justement, que fait Werner ? Il parle, en voix-off... Mais soudain en plein milieu du film ne dit plus rien, se retire. En effet, que dire de plus quand les images et les titres des chapitres parlent d'eux-mêmes ? De ces "Protubérances" qui dévoilent des bulles constamment en mouvement et brûlantes qui explosent comme sur une Solaris décérébrée ? De ces arbres figés à toujours dans le pétrole ? De ces lacs bleutés qui ne sont en fait que des tonnes et des tonnes de litres de pétroles déversés qui renvoient en fait juste le bleu du ciel dans une illusion parfaite ?

 

Jamais autant le constat de fin du monde n'a jamais été aussi bien ressenti dans son oeuvre. Ces longs plans et la musique, tout cela secoue plus que prévu et éloigne définitivement la piètre image banalisée que pouvaient offrir les télévisions d'hier. Le cinéaste ne cache d'ailleurs pas lui-même son constat désabusé devant un gâchis immense dont la beauté n'a d'égale ici que la profonde terreur qui en résulte. Un monde devenu vide et où puisque l'on a plus besoin du pétrole et par définition de la nature, l'on a dès lors plus besoin en filigrane de l'humain. Et c'est terrible. C'est de ce constat final que le film met K.O et l'épilogue de ces pompiers qui doutent soudain de leurs gestes n'en finit plus dès lors de nous interroger sur le sens qu'on peut donner à notre existence face à toute cette destruction qui nous dépasse.