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L'incinérateur de cadavres - L'actrice  Helena Anýzová.

 

Ce doit être propice au temps et à la période : en novembre on se recroqueville souvent dans sa coquille. Actualité déplorable, temps radicalement glacial, paysage de fin du monde, isolement passager, maladies crèves gorges, couilles passagères liées au travail, aux proches, films pas bons, politiques toujours plus incompétents ou aussi inconsistants que le scénario du dernier Alien (dans leur cas vous me direz que ce n'est pas nouveau, certes). Même moi si je n'en laisse trop rien paraître, je n'y échappe pas. Je m'interrogeais face à une actualité meurtrière il y a deux ans. Il me semble y revenir par quelque chose de tout aussi insidieux qui ne cesse de m'interroger et assombrir mon humeur.

 

D'abord une constatation sur La Culture (notez les majuscules et donc la haute estime que j'en ai) et son rôle qui se réduit à peau de chagrin et d'une manière tellement visible qu'on ose finalement pas l'évoquer. Quand je lis qu'une librairie culte, haut lieu de la culture BD va fermer, ça ne me rassure pas. Mais quand je relie ça à d'autres fermetures en moins de deux ans, je commence à nettement plus flipper. Oh je sais, vous vous dites, il devient parano le pauvre Nio, la solitude, tout ça... Peut-être, peut-être. Mais voilà, Album aujourd'hui, le magasin Metaluna (consacré aux DVD et Blu-ray de ce qu'on peut légitimement appeler "la culture déviante" vis à vis d'une autre, plus de masse) cette année en octobre (on murmure cependant une contre-offensive de réouverture pour 2018).

 

Et puis toujours en 2017, Gibert Joseph qui doit se séparer de son enseigne consacrée au Jazz et à la musique classique, provoquant un rapatriement de ces rayons dans ceux consacrés aux autres styles musicaux et à la vidéo dans l'autre magasin d'à côté. On verra bien les répercussions à long terme même si je subodore que cela laissera donc encore moins de place aux artistes récents au profit des éternels qui ont plus fait l'Histoire. Remontons le temps, fermeture du magasin Micromania de la gare Montparnasse au profit d'une énième boutique de fringues. Et puis la Fnac de Montparnasse (pas dans la gare cette fois) qui cède son sous-sol (consacré alors à l'époque aux disques et la vidéo) à... une énième boutique de fringues. Bon une grosse boutique, c'est Uniqlo, mais quand même.

 

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Photo personnelle prise au Père Lachaise lors d'une pérégrination avec Johell de Cinéphiliquement vôtre.

 

On voit où je veux en venir là ? Est-ce qu'il n'y a que moi que ça choque ce recul de la culture, cette perte progressive de lieux culturels ? Et tout ça pour des boutiques de fringues ou des magasins de cigarettes électroniques la plupart du temps. S'habiller je veux bien mais en ces temps d'obsolescence programmée, les fringues c'est encore justement ce qui s'use le moins donc on va pas en racheter toutes les semaines aussi (non, non, reposez cette paire de louboutins, elle ne vous a rien fait). Quand à la clopinette électro, avec les recharges constantes j'ai l'impression qu'on se met dans un nouvel engrenage. Remplace une addiction par une autre. Vu le prix d'un paquet de clope normale, peut-être vaut-il moins fumer que pas du tout, un paquet seulement plutôt que 3 à 4 par jours, je sais pas. Je fume pas pour ma part on s'en serait douté mais je ne vais pas faire la morale aux fumeurs non plus, not my business.

 

A notre époque, on devrait avoir un déferlement de culture et pas que parce qu'Internet a fait tomber des barrières. Or la dépréciation de la culture continue (tout le monde a hélas un rôle à jouer là dedans. La télé étant démissionnaire à ce stade depuis le début des années 2000) et la dématérialisation y joue probablement un rôle. Là aussi je ne vais pas faire de la morale, j'ai rien contre le dématérialisé, j'en consomme aussi. Mais je n'oublie jamais l'objet matériel dans ce cas de figure. D'abord parce qu'il y a des gens qui l'ont fabriqué à la base (même si tout est industrialisé à fond), ensuite parce qu'on a des renseignements en plus que l'on a pas forcément dans la dématérialisation (paroles dans le livret, bonus sur le dvd, blu-ray, scènes coupées, code bonus planqué dans le vinyle, artwork qui se déplie magistralement en grand format...). Et concrètement lorsque j'ai eu mon crash de disque dur d'ordinateur l'an dernier et malgré des sauvegardes sur disque dur externe, j'étais bien content d'avoir tous mes disques quand même. Quelque part ça ne remplacera pas ça et à notre époque qui va tellement vite je suis content d'avoir une oeuvre en plusieurs formats/supports.

 

 

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"Coupe gorge", photo perso.

 

 

Mais on en revient à une société qui va vite et ça joue. Internet permet plus de liberté, plus de découvertes via youtube, soundcloud, spotify, les fichiers récupérés de mp3, flac, wav etc, mais justement a-t-on du coup encore le recul face à la culture ? Prend-t-on encore le temps d'écouter un disque tranquillement, de voir un film tranquillement, une série tranquillement ? Je ne sais pas. Dans une discussion on me faisait remarquer que grâce à Netflix (entres autres) c'était la folie et certains avaient pris l'habitude de zapper d'un truc à un autre sans forcément continuer si au bout de quelques épisodes voire la saison entière ça ne leur plaisait pas. Zapper. Le mot est dit. Face à un bombardement toujours plus accru d'offres de toutes part sur le net (tandis que paradoxalement les magasins IRL reculent et disparaissent tristement petit à petit), pend-t-on encore le temps d'avoir du recul sur quelque chose de nos jours ? A vous de voir, c'est une décision personnelle que l'on ne peut que prendre soi-même. Sinon on se fait le chantre de notre propre destruction. Et dans ce cas là, prendre du recul ne concerne pas que la culture en elle-même mais aussi les rapports humains, politiques, éthiques. Sans cela on observe un extrêmisme presque manichéen qui s'installe à toutes les strates du discours (et pas que religieux ou alimentaire).

 

On pourrait encore pousser plus loin et voir comment le spectateur actuel est conditionné par la lecture de séries, son rythme au détriment d'un film, son addiction, comment le regard est forgé sur des critères au long cours qui ne sont pourtant pas spécialement tenables au regard de l'actualité ou tout simplement de la vie réelle (pas de pot pour les fans de House of cards vu que la série est stoppée et probablement au point mort avec tout ce qu'on a lu, vu et entendu concernant Kevin Spacey. Mais cela dit ce n'est pas la première fois ni la dernière qu'une série même si elle a accroché les gens, les tient sous son addiction, s'arrête d'un coup. On dénombre pas mal d'oeuvres qui ont été laissées au bord de la route). On peut aussi s'interroger sur les films actuellement où la frontière a été tracée d'une manière hélas trop nette entre grosses machineries et petits bidules qui n'ont pas souvent le budget nécessaire ce qui n'était pas si net auparavant. Ou le fait que, reflet de l'époque, tout redevient dangereusement consensuel, soigné, clinique, sans trop de vagues. Ou encore...

 

Ah non tiens. J'ai envie de zapper. Tchô. :)