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Depuis peu, je me suis remis aux podcasts.

 

J'y consacre une journée dans la semaine. Ma journée podcasts.

 

Et pour reprendre certains humoristes depuis devenus cultes, il y a les bons podcasts et les mauvais podcasts. J'en avais entendu un sur David Bowie qui m'avait assez embêté : la consternation de n'y trouver que du connu, du déjà entendu, de ce qu'on peut parfois lire sur wikipedia à la va-vite même si depuis sa création, on trouve dorénavant de nombreux trucs franchement plus informatifs et passionnants sur wiki. Et puis que je t'escamote plein de pans de sa vie, ne restant que sur Ziggy, Aladdin Sane et la trilogie froide. Boudiou. Bref là, on était dans le mauvais podcast. Je ne le citerais d'ailleurs pas.

 

En revanche, l'épisode de "Une vie, une oeuvre" d'Yvon Croizier sur France Culture consacré à Thelonious Sphère Monk est délicieusement plus que recommandable (1). Sous-titré "La nique au silence", il part du lent retranchement, façon fondu au noir, où Monk se retire les six dernières années de sa vie à sa mort en 1982 pour revenir brillamment sur sa vie et son oeuvre, morceaux de musique à l'appui. Un retranchement hors du monde de la musique qui sonne également comme un effacement du monde des vivants, renforçant encore plus alors l'énigme que constituait Thelonious.

 

Cette énigme du monde du Jazz avec sa forte carrure, Laurent de Wilde l'avait déjà plus que génialement cerné dans le livre qu'il lui a consacré (2) mais la bande dessinée de Youssef Daoudi vient à point nommé pour compléter visuellement le tableau, lui donnant encore plus de chaleur, non dans le contrepoint vu que les deux se complètent tout à fait, mais main dans la main, sur une même mélodie.

 

Comme le podcast de France Culture, l'oeuvre graphique de Daoudi part du silence de Monk et de son retranchement pour rejaillir sur toute son oeuvre, de manière syncopée, où les sauts dans le temps se superposent à un instant présent qu'on situe entre 76 et 81. Précisément dès le début quand une voiture de luxe file à toute berzingue dans Manhattan pour rejoindre un petit pavillon vers Weehawken au délà du fleuve, sur les rives du New Jersey. Une femme en sort, les bras chargés de courses et rentre pour être accueillie par toute une armada de chats. La légende raconte qu'elle en avait près de 122. Elle, Pannonica, nommée d'après un certain papillon, la baronne Kathleen Annie Pannonica de Koenigswarter, dite Nica de Koenigswarter, dite aussi tout simplement... Nica. A l'étage, allongé sur un lit dans une chambre, un homme massif de peau noire, n'ayant plus beaucoup de cheveux, la barbe grisonnante, l'écoute. Parfois ils se parlent, entre les interstices. Elle soupire, heureuse de constater qu'après 3 mois il puisse encore parler. Elle joue quelques notes sur le Steinway posé dans le salon. Une note résonne en un "plonk" douloureux mais inutile, Thelonious ne descendra pas. Il a plus ou moins pris sa retraite et le fait savoir.

 

Par la suite, suivant les échanges (supposés ? Imaginaires ? Réellement tenus ?) entre celle qu'on a appelé la Baronne du jazz (3) et Le grand prêtre du bop, le récit fera constamment des aller-retours dans la vie de Monk comme de la baronne. A l'un qu'on retire sa carte de joueur de jazz dans les clubs suite à la malencontreuse découverte d'un sachet de drogue (cannabis) apparemment initialement à Bud Powell qui était avec lui dans la voiture ce jour là; à l'autre qui pendant la guerre conduit des camions de ravitaillement avec son mari comme dans un film d'aventures d'Audiard (les dialogues de 100 000 dollars au soleil en moins).

 

Evidemment leurs vies étaient appelées à se croiser, et c'est en Europe, dans la ville mélodique et sensible qu'est Paris alors (le rêve pour bon nombre de musiciens de jazz) que Nica et Monk vont se rencontrer après une soirée où le pianiste américain vient de jouer en compagnie de français. Dès lors commence une amitié qui durera jusqu'à la fin.... celle de Monk. Mais suivi dans la mort quelques années seulement après par Pannonica, en 1988.

 

Mais Daoudi évite brillamment d'illustrer platement des vies déjà passionnantes. Comme écrit plus haut, le récit télescope constamment passé et présent, quitte même à faire intervenir des passages oniriques. Et plutôt qu'avoir tout le temps le Monk musicien, on voit avec une belle délicatesse le Monk intime, avec sa femme Nellie, avec son gamin qui apprend la batterie à sa manière, on remarque celui qui échange avec ses collègues musiciens ou prend à partie le lecteur, brisant régulièrement ce qu'on appelle au cinéma ou au théâtre, le 4ème mur. L'ouvrage ne manque pas, à l'image de son musicien, d'humour il faut dire. Visuellement, le dessinateur va rester sur une pallette bichrome : noir et blanc et du doré. Et parfois un peu de gris, mais toujours nuancé : les rayures des chats, les cheveux d'un musicien qui vieillit sans qu'on ne le remarque au premier abord.... Et le tout porté par un trait dynamique, élégant, vif, haché.... A l'image de Monk, probablement.

 

En résulte au final l'histoire d'une belle amitié, défiant la couleur de peau, réunie et tournée entièrement vers l'amour de la musique, ce même amour de la musique qui transportera le lecteur vers l'univers de Monk qu'il connaît déjà généralement un peu (mais il faut noter que ceux qui ne connaissent pas Monk peuvent se plonger dans ce vaste roman graphique passionnant de près de 350 pages sans problème) et qui ici se voit illustré d'images qui ne demandent qu'à grandir dans un coin de notre tête.

 

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(1) Ecoutable ici : https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/thelonious-sphere-monk-1917-1982

Bref, très vivement recommandé !

(2) psst : http://dvdtator.canalblog.com/archives/2015/04/22/31916790.html

(3) Et aussi une formidable mécène et sauveteuse de tous ces musiciens, toujours à leur écoute, mélomane passionnée et passant outre les conventions stupide du "Qu'en dira-t-on" de l'époque. J'aimerais bien qu'on ait une biographie ou un film sur cette personnalité hors du commun. Oh, il existe bien un bouquin chez nous en français, un roman basé sur sa vie je crois mais les retours ne sont pas des plus flatteurs....