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Dans le domaine de la science-fiction, la renommée de Théodore Sturgeon n’est plus à démontrer tant ses chefs d’oeuvres universels que sont les géniaux Cristal qui songe (1950 et 1952 lors de sa parution chez nous) et Les Plus Qu’humains (1953 et 1956 chez nous) restent toujours aussi vibrants et riches actuellement. Hélas l’offre est drastiquement limitée chez nous et hormis ces deux oeuvres et Killdozer (qui regroupe également au sein d’une même édition un autre roman court, « le viol cosmique ») qui commence à être dur à trouver car non réédité, il faut se lever tôt pour trouver du Sturgeon, et encore !

Et c’est en soi bien dommage car plus connue et valorisée, l’oeuvre de ce grand moraliste humaniste (oui il est possible d’associer les deux mots même si là aussi cela devient plus rare à notre époque) ne pourrait nous faire que du bien.

A une époque difficile où l’on doute de tout (1) et où certains se jettent à corps perdu dans la foi (quitte hélas à ce qu’elle soit entre les mains de mauvaises personnes qui visiblement l’ont souvent comprise de travers) ou la première vidéo qui sort des sentiers battus (le fameux « documentaire » —notez bien mes guillemets ironique— « Hold-up » rempli de n’importe quoi (2)) qui les confortera ou les rassurera un tant soit peu. C’est en oublier un peu trop vite les vertus reposantes de la lecture (3) et cette anthologie de nouvelles de Sturgeon en fait partie.

Et Sturgeon lui a foi dans l’humain, le faillible humain capable d’horreur mais aussi de bonté et de pureté et il va nous le montrer dans toute sa complexe ambiguïté.

 

Un mot d’ailleurs sur cette collection « le livre d’or de la science-fiction » d’où est issue l’anthologie. Publiée pendant presque 10 ans chez Pocket (anciennement Presses Pocket), de 78 à 87, elle avait pour vocation de témoigner d’un vaste panorama de la science-fiction contemporaine et passée où chaque volume avait donc une préface bien remplie (souvent signée par un connaisseur ou une spécialiste de l’auteur/trice (4)) ainsi qu’une bibliographie toute aussi fournie (même si plus forcément à jour depuis). Chaque nouvelle est même « présentée » en quelques lignes juste avant qui restituent très vite le contexte. Autant dire que cette collection d’anthologies SF est d’emblée un régal côté présentation et soin !

 

Ici le spectre balayé par l’ensemble des nouvelles choisie est d’une sélection assez riche et passe du coup aussi bien par la science-fiction que le drame intimiste (par exemple la courte « Cicatrices » (1949) qui se déroule dans un cadre de… western !), le fantastique (« L’île des cauchemars » (1941) qui ouvre l’anthologie) voire l’horreur.

 

Et le niveau de ne jamais vraiment faiblir puisque, selon un ordre chronologique qui va de 1941 pour la première nouvelle à 1971 pour la dernière, on a là un prisme qui nous permet de voir presque résumé 30 ans de création littéraire de Sturgeon avec globalement 80 voire 90% de positif. Soit du très bon, du chef d’oeuvre même (« Sculpture lente » la dernière nouvelle datant de 1971 reçut tour à tour les prestigieux prix Hugo et Nebula dans la catégorie meilleure nouvelle et nous laisse véritablement K.O tant c’est brillant) et parfois une ou deux nouvelles un peu plus faiblardes bien que je vous l’accorde, ça reste subjectif (5).

 

Pour qui a lu Cristal qui songe ou Les plus qu’humains (trouvables sans problèmes je le rappelle), on est en terrain connu. Les personnages de Sturgeon sont faiblards en apparence, parfois affublés de problèmes psychologiques voire mentaux et c’est dans leur relation aux autres qu’ils témoignent d’une grandeur d’âme qui redonne plus que confiance en l’humain. Cet homme faillible, cette fille qui sait (comme la nouvelle « la fille qui savait » de 1971), ce sont les matériaux les plus adaptés à l’esprit de son auteur.

 

Parfois c’est de l’étrangeté et de l’altérité même aux autres que l’écrivain nous plonge avec délice : Ainsi de « L’autre Célia » (1957) qui pourrait faire office de génial épisode d’Au delà du réel ou Black Mirror (6), où le point de départ très voyeuriste est « Qu’est-ce qui se passe réellement chez cet inconnu/e qu’on quitte du coin de l’oeil dès qu’il a tourné le dos ?»
Et Sturgeon de nous interloquer de belle manière.
Si les descriptions avaient été encore plus poussées dans la noirceur, ça aurait donné du Stephen King taillé comme du cristal (qui songe ?). Mais Sturgeon n’en a cure, point trop n’en faut, il livre du bel ouvrage et laisse le lecteur faire le travail et c’est aussi ça la marque des grands auteurs (7).

 

En somme du pur Sturgeon, passionnant, jamais manichéen et un nouveau livre indispensable pour ceux qui l’aiment ou tout bonnement, qui aiment la SF !

 

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(1) Vu tout ce qui nous est tombé sur la gueule en 2020 voire depuis quelques années avant, c’est compréhensible.

(2) A ne pas confondre avec « Hold-up » (1985) qui est un film bien sympathique avec l’ami Bebel.

(3) Je ne l’apprend à personne j’espère mais il a été démontré que lire permet de baisser le stress de 60%, garder un esprit et mental plus ou moins positif et même mieux dormir. Oui toi là-bas repose ton téléphone et dors un peu même si y’a des trucs bien cool sur Netflix, on est d’accord.

(4) Ici c’est la romancière et bibliographe Marianne Leconte qui s’y colle merveilleusement bien.

(5) Dans mon cas la nouvelle « Un crime pour Llewellyn » (1958) qui m’a un peu laissé sur le pas de la porte, probablement parce qu’elle aborde des aspects puritains et cloisonnés de la relation maritale américaine tributaire de son époque des 50’s alors qu’on a évolué quand même pas mal sur ce point.

(6) On pourrait même en faire un génial film fantastique à mon avis. Ahlàlà combien de nouvelles de l’imaginaire dorment à l’abri des grands écrans noirs alors que l’on a profusion de trucs souvent déjà vus et revus sur nos écrans… Pourquoi n’exploite-t-on pas plus ce formidable vivier de potentialités ? Non, franchement c’est dommage. Surtout quand on sait qu’à une époque cinéma et séries ont plus qu’exploité le talent d’un Ray Bradbury ou Richard Matheson.

(7) Qu’on ne se méprenne pas, j’adore Stephen King et ses oeuvres donnent aussi à réfléchir. En dehors de la comparaison soudaine, ce que je veux dire c’est que Sturgeon est peut-être plus abrupte ou simple dans son style littéraire, sans fioriture en soi. Mais ça n’en rend que plus palpitant son oeuvre : tout semble fonctionner comme un venin latent qu’on nous inoculerait lentement à nous, lecteurs.