dimanche 9 août 2009
Tirez sur le pianiste (1960)
"Ton silence doit lui paraître bizarre.
Faut que tu dises quelque chose, n'importe quoi sinon elle va croire qu'elle t'intimide.
Au fond si elle est pas idiote, ce silence est éloquant : il crée une complicité amoureuse.
ça, elle est pas bavarde, C'est plutôt le genre sérieux : pas pimbêche, mais digne. La plaisanterie facile, très peu pour elle.
Pour qu'elle rit, faut vraiment que ce soit drôle.
(grimaçant de dépit)
"Ben qu'est-ce qui vous fait rire ?
_ C'est votre grimace."
Charlie Koller joue du piano dans un bastringue. Un soir, son
frère, poursuivi par deux gangsters, lui demande son aide...
Second film de Truffaut après les 400 coups
l'année d'avant, c'est sans doute l'un de ses films les plus inventifs
et lyriques, totalement en contrepied du précédent, partant dans tous
les sens, avec des personnages quasi-obsédés constamment par les femmes
(comme le dit le tenancier du bar : "Les femmes sont magiques",
une réplique qu'on retrouvera dans "Vivement Dimanche" (1983) je crois.
Comme une manière de boucler la boucle), des dialogues qui oscillent
entre la rêverie, le drôle mais aussi le tragique, à travers le
terrible aveu de Thérèse, l'ancienne femme d'Edouard Saroyan, alias
Charlie Koller qui avouera face caméra un terrible secret. Rien que ces
plans magnifiques où le visage de Nicole Berger illumine l'écran
semblent annoncer les plans sur le visage d'Adjani dans l'Histoire d'Adèle H (1975) ou la confession face caméra, frontale (et brutale) d'une Muriel dans Les deux anglaises et le continent (1971).

Division du temps d'un aveu quand le patron du bar avoue où Charlie et Lena habitent.
Charles
Aznavour (Charlie) en alter-égo du cinéaste se pose là, formidable dans
un personnage un peu monolithique, charismatique mais timide, habité
par une étrange fièvre. Quand à Lena (Marie Dubois), dont c'est le
premier film avec Truffaut (elle jouera le petit rôle de Thérèse
ensuite dans Jules et Jim (1961), la jeune fille capable de "faire la locomotive" avec une cigarette
), elle est déjà formidable (ce devait être son 4e rôle après un
passage dans une série comme "les 5 dernières minutes" et divers petits
rôles. Mais c'est surtout son premier grand vrai rôle) et il faut voir
les scènes où elle avoue son amour à Charlie, l'embrasse et le retrouve
dans son lit (le tout balayé de surimpression où Truffaut filme la
chambre, mélange dialogue d'amoureux sur postures au lit où se lisent
le bonheur sur un visage) pour se retrouver ému tellement le cinéaste
filme le tout, comme porté par une sorte de grâce incroyable. L'amour
de Truffaut pour ses actrices n'est pas un secret mais serait-il tombé
aussi amoureux de Marie Dubois ? ![]()
C'est dur à expliquer mais le revisionnage de ce film m'incite à penser que c'est sans doute (avec quelques autres comme Les 400 coups, Jules et Jim (que j'aime pourtant moyennement), Les deux anglaises..., L'homme qui aimait les femmes, La chambre verte, L'enfant sauvage...)
le film qui contient pleinement en lui le style Truffaut. Il y manque
sans doute l'amour des livres, cet amour que le cinéaste a constamment
montré dans toute son oeuvre (et encore ! le pseudonyme "Marie Dubois"
--l'actrice s'appelle en fait Claudine Huzé à la base-- provient d'un
livre d'Audiberti que Truffaut avait conseillé à sa jeune actrice de
lire. Elle le fit et adora tellement le livre que...
. Et puis, Tirez sur le pianiste est une adaptation d'un polar noir de
David Goodis à la base, tout comme Fahrenheit 451 était adapté de Ray
Bradbury. Donc ici, même si l'amour des livres n'est pas visible à
première vue, il imprègne le film hors-cadre) mais sinon, l'humour
comme le tragique y sont. L'enfance (avec le petit Fido, frère de
Charlie) et l'amour des femmes aussi bien sûr. Les 3 personnages
féminins principaux (Léna, Thérèse et Clarisse (Michèle Mercier) la
prostituée) y sont magnifiés comme jamais. Et il n'y a pratiquement que
chez Truffaut que je retrouve ça, cet amour qui me laisse vaguement ému.

Thérèse (Nicole Berger) dans un rôle de composition fabuleux.
Un plan magnifique parmi tant d'autres dans le film.
Ce
fut le premier échec de Truffaut, déjà coupé dans son élan entamé avec
Les 400 coups et on peut se dire que si le film avait connu un succès
fou, le réalisateur serait allé bien plus loin sans doute dans les
expérimentations visuelles qu'on peut voir comme un hommage au cinéma
des premiers temps (Cyril Neyrat dans son livre sur Truffaut (editions
Le Monde/cahiers du cinéma) évoque les ouvertures et fermetures à
l'iris de l'enfant sauvage comme autant d'hommage au passé, notamment
les films de Sjöström) comme sa veine tragique avec laquelle il
renouera le temps de quelques films comme la peau douce ou une certaine Chambre verte.
Dommage, celà ne rend que d'autant plus au film un aspect charmant qui
le transforme au gré de revisionnages et du temps en une superbe pépite.
"Elle a bien senti que t'étais contre elle, si ça lui avait pas plu, elle se serait écartée de toi.
Donc, elle est d'accord.
D'accord pour quoi au juste ?
Mystère.
Tu vas lui proposer de boire un verre avant de rentrer, ça te fera gagner du temps, faut pas que tu rates ça; et avec aisance.
"Chère Léna, on va pas se quitter comme ça ? Venez boire un coup !"
ça non, non.
Plus gentil :
"Léna je parie que vous avez soif, moi aussi.""
"On prend un verre ? ... Ben ? Ben ça alors...."
Léna a disparu.

mardi 9 juin 2009
Le septième sceau (1957)
A écouter avec la chronique : "Danse macabre" de Saint-Saëns à télécharger en mp3, lisible sur n'importe quel lecteur et hébergé ici. Bonne écoute et bonne lecture.
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Retour avec plus de détails sur le film d'Ingmar Bergman dont j'avais brièvement déjà parlé là.
Le chevalier Antonius Block, de retour des croisades croise La Mort sur son rivage natal. En la défiant aux échecs, il négocie un délai, en espérant pouvoir trouver, après tant d'années d'horreur, sur son chemin, les questions sur la foi qu'il se pose...
On a tendance à parler d'austérité en évoquant le cinéma du père Bergman. Force est de constater que, même si c'est rarement la joie chez le bonhomme, ces films ne sont pas non plus enfermés dans un hermétisme à toute épreuve. En témoigne la farce burlesque (peu connue et peu appréciée du public hélas) qu'est "Toutes ses femmes" en 1964 où le regretté suédois, en plus d'essayer brillament la couleur le temps d'un film (il replonge ensuite au noir et blanc pour sa trilogie de la terreur avec le chef d'oeuvre Lynchien avant l'heure Persona (1965), l'inquiétant Heure du loup (1968) et La honte (1968). On pourrait ajouter aussi à ce tryptique, Une passion (1969), qui se déroule sur Färo, son île fétiche mais dispose de superbes couleurs et part dans une autre direction --mi documentaire assez étonnante-- qui ne sera pas plus explorée), faisait exploser toutes les conventions humoristiques. Et puis n'oublions pas avant ça, "Sourires d'une nuit d'été" (1955) et autres "Oeil du diable" (1960).
Sans donc être un monument d'humour, le film, sorte de méditation métaphysique est quand même des plus ironiques, voire doté d'un sacré humour noir. Au fond, semble questionner le Suédois disparu, que sommes nous face à la mort ? Rien ou si peu. Nous sommes tous égaux en fait puisque dans le jeu, c'est toujours elle qui gagne à la fin. Antonius essaye de retarder l'échéance mais sa quête est piégée dès le départ : Où qu'il aille en quête de réponse (savoir si Dieu existe et pourquoi il ne répond pas à ses appels de fervent chrétien), c'est toujours La Mort qui se dresse sur son chemin. Une Mort (jouée par Bengt Ekerot) personnifiée si bien dans sa cape noire, qu'elle en marquera plus d'un, notamment un John Mc Tiernan qui lui rendra un hommage puissant à travers son Last Action Hero (1989). Une Mort qui s'amuse comme elle peut (et le réalisateur avec elle, est on tentés de dire), qu'elle joue aux échecs avec le chevalier (grandiose Max Von Sydow au passage) ou n'hésite pas à scier l'arbre où s'est réfugié un acteur qui se faisait passer pour mort (pas de pot, La Mort, la vraie, passait justement dans le coin avec sa hache) !
Quand il ne verse pas dans le propos (vertigineux et puissant), le film se pare de détails et de plans hallucinants quand ils ne sont pas tout bonnement géniaux. Par exemple, juste sur le tronc scié de l'arbre (par La Mort) où s'était réfugié l'acteur, on voit apparaître un petit écureuil, très brièvement. Un détail quasiment cartoon, en apparence mais qui signifie surtout que dans la Nature, l'Homme n'est finalement rien, de poussière il retournera en poussière. Les plans de la nature et de sa faune, même moins importants et moins contemplatifs que chez Monika (1953) le montrent bien. Quand ce n'est pas un écureuil tout mignon qui apparaît, un aigle noir survole les plaines, les cheveux boivent tranquillement, le temps lui même change (la caméra s'attarde plus que prévu sur une clairière où vient d'agoniser un pestiféré : au moment de sa mort, la lumière se fait alors lentement --captures en dessous-- : quelque chose a eu lieu, au délà de la pellicule. La Mort est passée mais finalement, ce n'est sans doute pas le plus essentiel au sein de cette nature idyllique, juste un élèment intégré de plus au cycle de la vie semble nous dire le Suédois).
Face à une destinée forcément implacable (et qui nous guette tous à la fin du chemin), chacun des personnages réagit différemment. Si le chevalier espère un répit pour trouver des réponses dans la foi, son écuyer, athée résolu, s'en fiche, pour lui, la vie reste cynique et sans véritable sens, Il faut surtout en profiter le plus possible. D'autres ne comprennent pas ou prou (le bûcheron crétin) quand d'autres, acceptent celle-ci avec résignation (l'ultime phrase prononcée par la jeune muette, dans un plan magnifique --un de plus au milieu de tant d'autres !--).
Pourtant, Bergman va sauver un couple d'artistes comédiens de l'emprise de la Mort, comme si, l'Art était la seule chose capable de sauver l'Homme au délà de la disparition : Un jour, Josef remarque avec horreur le chevalier jouer aux échecs avec La Mort et s'aperçoit qu'il est le seul, ce qui le sauvera, lui, sa femme et leur enfant. Dès le début, le personnage avait déjà dans ses visions, des dispositions créatives et poétiques qui le mettaient déjà sur un autre plan que bien d'autres personnages.
Il est probable que le public de l'époque a sans doute été plus touché par l'image imposée par le film (personnification de La Mort, Moyen-Âge stylisé avec un peu de budget --dans "Sacré Graal" des Monthy Pythons (1972), il y a bien des costumes similaires mais on a pas les moyens de se payer des chevaux. Par contre, des noix de cocos... ) que par son propre discours qui implique un peu de réfléchir malgré l'aspect purement divertissement du film (on est loin des grands drames tels que A travers le miroir (1961) ou Sonate d'Automne (1978). Pour autant, la récompense décernée au film était amplement méritée (prix spécial du jury en 1957 à Cannes) et son importance aujourd'hui se révèle encore des plus déterminantes. D'autant plus que le film n'a pas pris une ride et se révèle une vraie merveille et annonce un très grand chef d'oeuvre du même réalisateur peu de temps après : La source en 1960, qui se déroulera aussi au Moyen-Âge Suédois...
samedi 18 avril 2009
Hors du paradis : Au hasard Balthazar.
« Un petit sujet peut donner
prétexte à des combinaisons multiples et profondes. Evite les sujets trop
vastes ou trop lointains où rien ne t’avertit quand tu t’égares. Ou bien n’en
prends que ce qui pourrait être mêlé à ta vie et relève de ton expérience. »
Robert Bresson (Notes sur le cinématographe)
Au Hasard Balthazar
Un film de Robert Bresson (1966)
L’éden
de l’enfance et déjà en creux, les adieux et la mort qui rôdent.
Les
films de Bresson fonctionnent comme autant d’univers hermétiques pourtant ouverts
sur l’ailleurs, vers un invisible que son cinématographe, sans doute bien plus
que nombre de réalisateurs contemporains, dévoilait à chaque nouvelle œuvre
avec cette part de mystère et de fascination résultant de cette porte ouverte
sur un Art dont lui seul avait érigé patiemment les règles ; et si il fut
admiré par beaucoup (*) et que de nombreux réalisateurs se déclarent sous son influence (**), on peut légitimement à la vision de ses films dire qu’il fut pratiquement seul sur le chemin
qu’il s’était tracé. Encore aujourd’hui, voir un film de Robert Bresson reste
une expérience aussi étonnante que de voir un ovni dans le ciel étoilé et
dégagé de Paris.
Au hasard Balthazar n’échappe pas à la règle mais laisse dans la
filmographie Bressonnienne comme un étrange tournant irrémédiable, un pivot qui
ne laisse aucune possibilité d’aller-retour : constatation principale, le
film est sombre, très sombre, et malgré un arrière goût de paradis maintes fois
perdu (des impressions fugaces sur lesquelles plane une sonate de Schubert), il
ne laisse aucune possibilité d’espoir ou de rédemption comme dans Un condamné à mort s’est échappé (1956)
ou Pickpocket (1959) où Michel finissait par avouer son
amour à Jeanne à travers les grilles de la prison.
Ici, et c’est en cela que c’est terrible et annonce
pleinement la noirceur totale qui guette le restant de son œuvre, il n’y aura
pratiquement pas d’espoir mais un monde où le mal est omniprésent. Les seuls
instants de bonheur qu’on peut savourer pleinement sont à chercher dès l’ouverture
du film dans l’enfance où côte à côte grandissent (vivent ?) l’âne
Balthazar et la petite Marie, autre personnage central du film, ce qui permet à
Bresson de montrer une suite de scènes bienveillantes où l’âne, membre à part
entière de la famille (il est baptisé par les deux enfants et accompagne chacun
de leurs jeux) permet la libre circulation d’une certaine forme d’euphorie. Par
la suite, cela devient beaucoup plus étouffant.
Balthazar
et Marie (Anne Wiazemski)
Déjà
dans l’enfance rôde la mort, une petite fille malade (et consciente de son état
visiblement comme le laisse penser une scène où elle pleure brusquement sur son
matelas tandis que Marie et Jacques s’amusent gentiment sur une balançoire pas
loin) qui va bientôt passer à trépas et provoquer la fin de l’amitié des deux
familles précipitera alors le passage du temps presqu’une décennie plus loin
avec un changement de maître pour l’âne. A ce moment, et aussi bien qu’il filme
les geste de ses modèles (***) pour montrer les faits et actes qui les déterminent et les font pleinement vivre de cette lumière Bressonnienne typique, l'âne sert à la circulation des regards et de l'histoire comme si toutes les émotionset la souffrance pouvaient s'y lire. Et c'est en soit étonnant car Bresson n'a jamais autant approché l'humain par le gros plan (comme Bergman par exemple) mais la fragmentation des détails (objets et mains) là où il se permet ici de viser ici directement le regard de l'âne, témoin muet des vicissitudes humaines.
Balthazar est un prisonnier tout comme l’était Michel dans Pickpocket ou le lieutenant résistant Fontaine dans Un condamné à mort s’est échappé, voire l’héroïne du procès de Jeanne d'Arc (****), mais contrairement à eux, sa vie n'est qu'une prison sans fin dès lors le paradis perdu du passé. Point central de tous les personnages du film qu'il croise et recroise successivement, il en est aussi quasiment leur exutoire
(chaque coup sur l’âne semble nous atteindre vraiment) quand il ne sert pas tout bonnement d’appât pour attirer Marie dans le piège du mauvais garçon qu’est Gérard. Cette dernière est aussi tout comme l’âne une figure d’enfermement mais contrairement à lui, c'est de sa propre non-volonté qu'elle est prisonnière. Incapable de résister à ses pulsions et son désir latent comme le montre ce moment où Gérard, lentement et en silence dans la voiture lui passe la main sur la taille, puis autour du cou tandis que cette dernière lui lance un regard où sans bruit ni sanglots coulent des larmes de résignation, Marie succombera à un adversaire impassible. La scène est fabuleusement douce mais terrible à la fois car il n’y aura eu aucune lutte juste un consentement triste qui annonce une aliénation dans un amour qui ne sera nullement réciproque.
Des mains qui prennent lentement leur emprise...
En cela, Marie deviendra un pur objet tant pour Gérard que pour sa bande et comme Balthazar, ne sera utilisée que par pur plaisir. Et par pur plaisir ou au hasard, l’âne sera utilisé pour un ultime forfait malgré lui, sans qu’on ne puisse nullement pendant tout le long-métrage haïr ses maîtres geôliers tant Bresson –et c’est là qu’il fait très fort— ne verse jamais dans le manichéisme mais montre juste les faits et les Hommes : que ceux-ci brillent de bonté ou de malheur, ils ont tous en eux ce quelque chose qui les fait encore appartenir à l’humanité et même le personnage de Gérard par petites touches peut parfois nous surprendre (la scène où après avoir giflé Marie, il la raccompagne la main autour de l'épaule comme un vieil ami) sans jamais que cela ne paraisse calculé de la part du réalisateur comme de son personnage. C’est en cela que s’élève la grandeur et la noblesse de ce film, ce simple sujet sur la vie d’un petit âne qui secoue bien plus profondément qu’on ne peut le croire.
(*) Citons entres autres Andréï Tarkovski qui en parle avec autant
d’admiration dans son journal intime (éditions cahiers du cinéma) que dans son
« Temps scellé » (ibid.)
(**) L’ouvrage de J.M.Frodon dans la collection réalisateurs du journal Le
monde associé aux Cahiers du cinéma livre les noms de Bruno Dumont, les frères
Dardenne, Aki Kaurismaki, Nuri Bilge Ceylan… (« Robert Bresson » par
Jean-Michel Frodon – Le Monde/Cahiers du cinéma. (p 87))
(***) Chez Bresson, le « modèle » s’oppose à l’acteur, tout comme
son cinématographe s’oppose au cinéma dans le sens que celui-ci était par trop
dépendant du théâtre selon lui et qu’il lui fallait se trouver de nouveaux
moyens d’expression. Pour ses modèles, il prendra donc des gens
non-expérimentés qu’il façonnera dans la diction comme la gestuelle afin de
retrouver une certaine pureté qui, toujours selon lui, avait été conditionné
par le cinéma (le théâtre).
(****) Contrairement à Fontaine ou Michel, Jeanne d’Arc s’échappe
non pas physiquement ou sentimentalement de sa propre condition, mais bien
spirituellement lors du bûcher. Elle est en outre le dernier personnage offrant
une figure de résistance (à la vie, au mal, à la lâcheté…) chez Bresson
puisqu’avec Balthazar s’ouvre une galerie de portrait parfois peu reluisants de
l’espèce humaine.
vendredi 2 mai 2008
The Patch' séances (1)
... Les Patch' séances, qu'est ce donc que celà vous dites vous ? Tout simplement des films vus en Patch'vision grâce à Patchworkman voire tout bonnement des films que le monsieur évoque (bien mieux que moi d'ailleurs) sur son blog et qu'il m'a donné envie de voir, à ses risques et périls (nous ne sommes pas de la même génération voyez-vous. D'ailleurs nous n'achetons pas notre Bordeau Channel dans les mêmes magasins. Il va à Auchan, je vais à Carrefour, que voulez-vous. Parfois, moyens réduits oblige, je bouffe même de l'horreur bradée chez Champion quand le diable d'homme prend sa Patch'mobile pour aller dans les magasins haut de gamme. Mais bon, c'est la vie... Récemment il m'avouait ne pas aimer Cloverfield que moi j'adule. Comme quoi entre fantasticophiles, même nos avis divergent et pour reprendre Desproges, "Dix verges, c'est énorme !" Bon promis, j'arrête de la sortir celle-là). Ainsi un soir que je me plaignais une fois de plus (j'adore me plaindre je sais), le grand Patch' se pencha sur moi et tel l'ouvreur de salles de Last Action Hero me fila un ticket magique, une séance pour le cultissime Carnival of souls d'Herk Harvey (1961), film mythique qui influença plus d'un jeune Burton ou Lynch, c'est dire.
Car plus qu'un film "d'horreur" (entendons nous bien, ce n'est pas de l'horreur au sens normal que nous verrons là, mais de la pure suggestion, aussi je me vois mal dire que c'est un film d'horreur même si l'ombre sous-jaccente du zombiïsme aigüe y rôde fortement sans être néanmoins nommée. Celà tient plus d'un film fantastique pour moi), Carnivals of Souls est avant tout un film d'ambiance. On raconte qu'Harvey en repérages alors pour son film eut le coup de foudre pour un parc d'attraction à l'abandon et décida d'y faire le pivot central de son film. A la vue des images magnifiquement cadrées, on comprend donc que le véritable héros de cette histoire étrange est clairement le parc d'attraction en question.


Bien sûr à côté de cette ambiance déjà palpable de vide Antonionien ressenti dans le parc d'attraction, il y a toute une imagerie qui passe tant par l'héroïne et sa perception des choses (isolation des sons par exemple : pendant un instant, nous n' entendons plus aucun sons comme l'héroïne, un peu comme si le monde avait disparu ou plus précisément qu'elle était hors de ce monde, vu que plus personne ne semble l'entendre. Avec le temps on comprendra qu'elle se dissous lentement dans l'entre-deux du monde des humains et des morts pour fatalement disparaître dans l'un, pas celui esperé...) que par les joyeux drilles (il dansent comme des ptits fous, j'en conclus forcément qu'ils s'amusent bien, youplaboum) qui la harcèlent constamment, tenant sur elle une emprise qui ne cesse de s'étendre. Ceux-ci ont un étrange rimmel autour des yeux, signe autant de nuits blanches à boire un verre qu'a danser sur (et dans) les tombes...


Enfin que ne serais un film fantastique sans sa musique et ses bruitages. Ici, côté musique on est servis, l'héroïne étant une joueuse d'orgue d'église, elle en jouera autant qu'on en entendra nous-même, la bande son étant comme corrompu par cette musique qu'un prêtre n'hésitera pas tout simplement à classer de diabolique ! Il n'est donc pas étonnant que cette musique se fasse largement envahissante pour déborder largement du cadre filmique lors d'une scène de bal où nous assistons à d'étranges automates ralentis, sans aucune vie autre que le mouvement concentrique qu'ils se sont accordés. Ou plutôt que la mort leur à laissés...
Un classique qui mérite bien son titre de film culte. A noter que vous en avez aussi une chouette chronique ici.
Prochaines Patch'séances : La colline (Serrault) à des yeux et le masque du démon...
samedi 26 avril 2008
Hitchcock's stories...
Alicia, fille d’un espion nazi, mène une vie dépravée. Devlin, agent du FBI, lui propose de travailler pour les Etats-Unis afin de réhabiliter son nom. Elle épouse donc un ancien ami de son père en Amérique du Sud afin de l’espionner. Dès le premier instant, Ingrid Bergman et Cary Grant sont enchaînés : c’est la célèbre séquence du baiser le plus long du cinéma....
Un post en 2 parties pour 2 Hitchcock d'avant les 50's, bande de petits veinards. Et deux Hitchcock prestigieux, qui plus est. On a tendance à n'associer Hitch' qu'a ses films des 50's, ses "gros" films (si on commence, mettons... Avec "Rear Window" de 1954 -- Fenêtre sur cour) mais c'est oublier trop vite que depuis les années 20 dès ses débuts que le bonhomme déjà, était grand. Près de 20 ans après "Number 13" (1922), son premier long-métrage (non-fini il semblerait. A vérifier auprès des Hitchcockophiles en herbe...), le génial maître du suspence restait inégalé. Nous sommes donc en 1946 et c'est avec Notorious ("les enchaînés") que Sir Alfred paye son tribut à la seconde guerre mondiale puisqu'ici, les grands méchants de l'histoire sont... des nazis, et l'héroïne, rien de moins que la fille d'un d'entre eux qui cherche à laver son honneur pour le compte du patriotisme. Mais c'est plus complexe que celà, car c'est surtout par amour pour l'agent Devlin (Cary Grant) qu'Alicia (Ingrid Bergman) va se retrouver mêlée à une aventure des plus dangereuses. Le titre veut évidemment tout dire... Enchaînés. Par les liens du devoir et de l'amour. L'un ne va pas sans l'autre puisque c'est officiellement par devoir et officieusement par amour qu'Alicia accepte la mission d'infiltrer la maison d'un étrange personnage, Sebastien, ancien ami paternel, nazi lui aussi avec son groupe d'étranges amis qui n'hésitent pas à s'entretuer finement quand l'un d'eux semble faillir... On a beaucoup parlé de la fameuse séquence du baiser (à cause de la censure du code Hays alors en vigueur aux U.S.A, une scène de baiser ne doit pas dépasser plus de quelques secondes. Que fait Hitch' pour déjouer malicieusement celà ? Il filme un baiser, enchaîné d'un autre, puis d'un autre... Le tout ne formant en fait qu'un immense baiser tout en ne gênant nullement la censure. Il fallait y penser...) mais le film est aussi impressionnant pour ses gros plans fabuleux sur les objets, lesquels ici sont indispensables à l'intrigue puisque chaque gros plan est l'occasion d'un important tournant dramatique dans l'histoire : gros plan de clé d'une cave (où Alicia et Devlin vont faire une découverte des plus étrange... Un autre gros plan de cette même clé, cette fois manquante au trousseau de Sebastien marquera le sort de la pauvre Alicia) ou d'une anodine tasse de café (en fait empoisonnée. Et Hitchcock en profite pour la mettre au premier plan du cadre, immense, mençante, manquant de dévorer les personnages. Plan magnifique en soi, songez que nous ne sommes que 6 ans après Citizen Kane, ça montre la rapidité et l'intelligence de Sir Alfred à intégrer les nouveautés et changements au sein de son cinéma)... Et puis comment parler d'un Hitchcock sans oublier évidemment la fin où une fois de plus, on jubile (ici le retournement de situation final, totalement ironique...). Grand film, tout comme le suivant plus bas.
La nouvelle épouse de Maximilien de Winter, frêle et innocente, réussira-t-elle à se substituer à l’ancienne Madame de Winter, morte noyée dans des circonstances mystérieuses ? Un conte de fées cruel et vénéneux, d’après le best-seller de Daphne du Maurier.
6 ans avant Notorious, Hitchcock reprenait le Rebecca de Daphne du Maurier pour une retranscription des plus fidèles. Ce qui marque dans Rebecca, c'est le mélange des genres et là aussi, la grande modernité d'Hitchcock. Dès le début, on aperçoit un superbe manoir (jolie maquette) qui se révèle une ruine pourrissante, presque sortie d'un mauvais rêve. Et mauvais rêve, celà va le devenir pour la pauvre Joan Fontaine puisque dans un gigantesque flashback (l'intégralité du film en fait ! Il fallait le faire) nous allons assister à une romance entre cette jeune orpheline secrétaire d'une marâtre stupide et le riche et mystérieux Maxime de Winter (Laurence Olivier) suivi d'une lente dégradation dans une certaine noirceur à la décomposition de cet amour face à une morte troublante, Rebecca, qui se mêle, tel un troublant et puissant maléfice, aux amour du couple. Un passé inquiétant qui sera lentement dévoilé au fil du film, montrant qu'il ne faut pas se fier aux apparences. C'est là, la grande force du film : retourner les conventions et continuer encore à surprendre agréablement plus de 60 ans après sa réalisation. Ainsi, toujours au bord de craquer, la jeune fille tiendra pourtant bon et le froid et distancié De Winter, à mesure qu'il se confiera à sa jeune épouse, deviendra des plus humains. Paradoxalement, on apprendra que la fameuse Rebecca était loin d'être une sainte nitouche (c'est le cas de le dire : adultère, caractère des plus odieux et méprisants... Vers les 3/4 du film, le "personnage" --on parle d'une morte, mais on pourrait parler de "morte-vivante" puisqu'au délà de la mort elle poursuit encore les personnages principaux) et que la gouvernante Mrs Danvers est une remarquable sorcière. Ajoutons à celà une sorte de romantisme parfois un peu guimauve et l'on comprend facilement qu'Hitchcock tourne à sa manière un conte fantastique : Une jeune orpheline, un "château", un prince, une sorcière, une "zombie", un fantôme... Mais on est chez Hitchcock, pas dans un illustré pour jeunes enfants et l'ensemble vire parfois plus au film noir qu'a un gentil Walt Disney d'après guerre. J'ai évoqué le flashback comme postulat principal du film mais l'ouverture en elle-même est des plus frappante. Une grille fermée, un manoir au loin et la caméra qui rentre dans la grille pour aller à ce manoir... Celà ne vous évoque rien ? La même année sort un chef d'oeuvre qui débute presque de la même manière : Citizen Kane. Coïncidence étrange, non ? Quand à la caméra dans la grille, un certain Antonioni reprendra cette idée en la poussant encore plus loin et avec brio dans un certain Profession Reporter. Tout ça pour arriver encore au fait que ce diable d'Hitchcock était décidement un maître du cinéma.
Et une fois de plus, on s'incline...
samedi 22 septembre 2007
Monika
Il faut étrangement toujours attendre qu'un cinéaste passe l'arme à gauche pour qu'on puisse parler de lui dans les grands médias et accessoirement pouvoir découvrir son oeuvre. En juillet nous ont quittés respectivement Antonioni et Bergman et connaissant plus le premier au second, j'ai voulu découvrir les films du réalisateur Suédois qu'on dit "austère" (c'est la légende, mais la légende a bon dos on le sait) pour découvrir des films passionnant pas si difficile d'accès que ça (bien au contraire...)...
Par contre les photos sont de qualité moyenne, je m'en excuse, ce sont mes propres captures d'écran, hein...

Harry, garçon livreur, et Monika, vendeuse dans un centre
d'alimentation, font connaissance dans un bar. Monika
souhaiterait fuir le domicile familial et se réfugier chez
Harry. Les deux amants s'enfuiront finalement vers l'île d'Orno...
Pratiquement tous les films d'Ingmar Bergman sont des drames où une certaine autobiographie personnelle menée de nombreux questionnements est de mise (le septième sceau dont je parlerais ici prochainement) quand ce n'est pas la religion, la morale, le couple, les relations hommes-femmes qu'il traite, souvent frontalement. Monika n'échappe pas a la dernière catégorie, autopsie sincère d'amours adolescentes qui ne dureront que le temps de maigres vacances.
Dès le début, Bergman filme conjointement la ville, laquelle ne s'éveille véritablement qu'au niveau du générique peu avant que le film ne débute. Le réalisateur adopte un parti-pris original où le paysage figureront les sentiments en plus de donner un cadre, un espace (relationnel et abstrait) où les personnages vivent et respirent dans un décor qui ne mérite là que son propre surnom.

Le début du film fait tant office d'ouverture que sa fin : même lieux, même miroir dans lequel se mirent les personnages mais leur place et leur situations ont changées. Si le début du film nous présente une Monika qui se pomponne allégrement (Harriet Andersson est un joli brin de fille, je comprends maintenant pourquoi le jeune Antoine Doinel vole la photo du film dans Les 400 coups...) en quête peut-être de sa prochaine proie (et rien n'interdit de le penser avec le recul même si Monika --et c'est ça le plus terrible-- est sincère dans ces sentiments), la fin nous présentera son contraire, son opposé, diamétralement inversé en la personne de Harry son (ancien) petit ami.

Harry n'a que peu a voir avec Monika. Si c'est un garçon parfois dans la lune, timide et écrasé au début du film, il prendra sur lui à la fin pour recommencer une nouvelle vie avec le bébé à la fin. Au contraire de Monika, qui prenait l'avantage des situations au début du film (c'est clairement elle qui drague Harry et lui propose d'aller au cinéma ! Moi aucune fille ne m'emmène au cinoche mais passons...), mais s'enferme dans une certaine rêverie et se révèle finalement incapable d'assumer ce qu'elle a lancé, n'ayant visiblement guère pensé aux conséquences et préférant retourner à sa vie d'antan quitte a n'avoir rien à foutre du pauvre Harry ni de l'amour passionné auquel il croyait (d'où le fameux "regard-caméra" envers le spectateur qui déclencha toute une polémique et que Godard et Truffaut les premiers remarquèrent plus ou moins).

C'est une histoire somme toute banale à priori que Bergman filme, une histoire de la vie, bien humaine mais l'ensemble n'est jamais dépressif ni moralisateur et sonne encore aujourd'hui d'une belle justesse. Ces jeunes gens se sont connus et aimés mais l'amour n'a qu'un temps. Dès le début, ils avaient trop de disparités pour que ça ne puisse si bien fonctionner que ça et la scène du cinéma est révélatrice de ça : Un film romantique. Nos tourtereaux regardent le même film et si Monika pleure comme une madeleine (c'est bien la seule !), Harry baille au corneille, visiblement en train de se faire chier d'avoir accepté pour lui faire plaisir.
Juste après, ils s'embrassent mais Monika calque son attitude sur le film : son baiser aussi romantique soit-il est chargé d'un cliché de film d'amour, celui vu précedemment. Et comme dans le film qu'elle a vu, entre deux baiser, elles se remaquille, n'étant pourtant nullement une star de film noir.

Ce n'est que plus tard, dans la partie centrale que tout devient alors plus juste. Plus tendre, entre les deux amoureux. Cette fois, ce n'est plus du cinéma mais la vraie vie. Et Bergman tout en montrant des scènes gentiment tendres, érotiques et touchantes, alterne avec des visions de paysages buccoliques, images du bonheur naturel, loin de la corruption des villes, images que l'on reverra en couleur et différemment chez un autre grand, Terrence Malick où là aussi la nature fait office d'écrin, de réceptacle aux sentiments humains (c'est particulièrement flagrant dans "le nouveau monde"), tout en étant aussi indépendante, personnage à part entière.


Un corps de femme à découvrir. Une nature comme corps a silloner.

La nature est source spirituelle (pour reprendre un autre film de Bergman) qui accrue métaphoriquement les sentiments et situations éprouvées par le couple. Et quand par exemple, la situation se gâte, que fait notre Ingmar adoré ? Au lieu de montrer une dispute entre les tourtereaux (ce sera pour le final, comme un gunfight psychologique cher au réalisateur), il montre le plan d'une toile d'araignée et de sa bestiole : le message est clair, ça se gâte, les sentiments sont englués dans une toile, ça va être dur de s'en sortir.
Et finalement, leur histoire d'amour n'a qu'un temps et Harry au moment de la fin, repassera devant ce fameux miroir et en un plan déchirant, tout en regardant le spectateur et le questionnant lui-même sur son histoire personnelle consciente ou inconsciente, revivra fugacement, les meilleurs moments de son histoire avec Monika avant de reprendre confiance en lui et d'avancer dans l'avenir avec une maigre mais néanmoins réelle preuve d'espoir.

Un grand film mais tous les Bergman ou presque, sont grands.
En même temps je dis ça, je n'en suis qu'au début de ma quête mais je pressens que le meilleur est encore à venir...
lundi 9 juillet 2007
Blow-up

" Mes films sont toujours des travaux de recherche. Je ne me considère pas comme un metteur en scène qui maîtrise déjà sa profession, mais comme quelqu'un qui poursuit sa recherche et étudie ses contemporains. Je cherche (peut-être dans chacun de mes films) des traces de sentiments chez les hommes, et chez les femmes également, bien sûr, dans un monde où ces traces ont été enterrées pour faire place a des sentiments de convenance et d'apparence : un monde où les sentiments sont affaires de "relations publiques". Mon travail consiste à creuser, ce sont des fouilles archéologiques dans le matériau aride de notre époque. C'est ainsi que j'ai commencé mon premier film et c'est ce que je continue à faire..."
Michelangelo Antonioni
(extrait d'un livre sur le réalisateur aux editions Taschen)
Blow-up (1966) comme donc tous les autres films du réalisateur italien (passé maître dans l'art de "filmer l'ennui moderne" au cinéma, vaste programme qui pour ma part est égalé par certains Godards mais passons...) n'échappe pas a cette étude des sentiments, des êtres et d'une époque bien précise, le London swinging des 60's, musiques, drogues et une perte totale des réalités chez les deux sexes, sous couvert d'une savoureuse intrigue policière qui lui vaudra de nombreux prix (palme d'or en 66 à Cannes d'ailleurs je crois) et qui participe pleinement à la question métaphysique de la vue, la vision dans la réalité.

Vanessa Redgrave, LA femme mystère de l'histoire...
Dans ce film, Antonioni questionne pleinement la réalité donc, sous l'angle de notre champ de vision par le biais de Thomas, jeune photographe blasé, égoïste et misogyne (tous les hommes chez Antonioni ne ressentent que peu d'émotions et quand ça leur arrive, qu'ils veulent changer, ça les mène à leur perte car ils sont incapables de s'adapter a un monde qui est allé trop vite, un monde qui ne les comprend plus et qu'ils ne comprennent plus. cf "Profession Reporter") qui est un photographe de mode en vogue, amplement désiré. Thomas, un jour en flanant, photographie un couple dans un parc, une femme mystérieuse qui attire un homme loin des regards. Scène apparement banale dans un lieu des plus banals : le vent souffle, un silence pesant se fait, Thomas mitraille à demi caché, pour son bon plaisir. En partant il se fait répérer par la femme qui, chose curieuse fait tout pour avoir les négatifs et viendra même le retrouver chez lui pour les avoir, a sa grande surprise, quitte a coucher avec lui.
Devant cette demande des plus pressantes, notre homme sent monter la curiosité en lui et il lui remet une pellicule, pas la bonne évidemment, désireux de développer ces photos pour son propre compte et en les agrandissant, il sent que quelque chose ne va pas. Ce n'est pas le lieu en lui-même mais le couple, leur regard, leur attitude. La femme sait quelque chose que l'autre, enlacé dans ses bras ne sait pas, ne remarque pas. Elle semble guetter un point dans le feuillage...

Une des étranges photos parmi la dizaine prise par Thomas. Quelle est l'énigme ?
Puis en agrandissant encore et encore, il remarque un troisième personnage dans le feuillage, revolver au poing ! Qui est il ? Que cherche t'il ? Est il là pour les amants ? Plus Thomas semble se rapprocher de la vérité, plus il commence à se perdre car plus il agrandit ("a blow-up" = un agrandissement) l'image, plus la définition et la netteté baisse pour montrer des grains de plus en plus gros, comparable à la pointure pointilliste et abstraite de son ami et voisin peintre, lequel déclarait d'ailleurs que ce n'est qu'en s'éloignant de la toile qu'on comprenait personnellement l'oeuvre, aussi abstraite soit-elle. Une sorte de vérité personnelle que quiconque peut obtenir dans l'Art. Mais Thomas ne comprends pas, au lieu de s'éloigner, il agrandit, se rapproche de la vérité et paradoxalement s'en éloigne, de plus en plus troublé et décontenancé par ce qu'il voit : Il vient de photographier un meutre en direct : l'avant et l'après, mais non le pendant, empêché par la femme courant vers lui.
De plus en plus troublé, il essaiera de parler de ce qu'il a vu mais tout le monde s'en fout, trop absorbé par la drogue (les joints incessants que fument les mannequins et son ami editeur), le sexe et les relations personnelles (Thomas surprend ses voisins en train de faire l'amour mais la femme lui demande de rester, excité par ce "voyeur" pourtant ami. Plus tard, quand ils se parleront, ce sera pratiquement pour donner une discussion sans queue ni tête : Thomas parle de ce qu'il a vu --sans pouvoir le montrer : a ce moment là, ses photos lui sont volées-- dans le vide et son amie lui parle de sa relation avec son mari, le peintre, les deux n'arrivant à rien) et les distractions d'ordre divers (Thomas achète une hélice...alors que ça ne lui sert a rien...Plus tard à un concert des Yardbirds, il arrivera a se saisir d'un manche de guitare electrique en se bataillant avec des gens pour pouvoir le jeter par terre plus tard !). Et quand Thomas cherchera a prouver tant pour les autres que lui-même, ce qu'il a vu, ce sera en vain : les photos sont volées et le corps disparaîtra au petit matin.

Perturbé, il errera dans le parc jusqu'a l'arrivée de mimes venant jouer une partie de tennis imaginaire, et tellement choqué, devenu l'ombre de lui-même, finira par entrer dans le jeu en renvoyant une balle imaginaire mais aussi progressivement en entendant son son sur les raquettes....Alors que la balle n'existe pas !
Voilà là tout le questionnement essentiel auquel renvoie Antonioni : "Qu'est ce que la réalité ? et Comment la percevons nous ?" Car Thomas a bien vu quelque chose mais paradoxalement, et c'est là le comble du photographe --un homme chargé de coucher la réalité de ce qu'il voit sur pellicule--, il a vu et au final, il n'a rien vu du tout. Victime de l'illusion artistique mais aussi de son propre égo, Thomas est cloué par une vérité inhérente a sa profession et ne peut se relever d'avoir été aussi facilement berné, tout comme le spectateur, médusé à la fin.
Blow-up même si il a, hélas, un peu vieilli (je rêve d'un remake intelligent, respectueux et soigné mais j'en doute fort, sauf si quelqu'un de la trempe de Christopher Nolan s'en charge), reste encore fascinant et comme tous les Antonioni (rythme lent, travail souvent expérimental), un film à voir au moins une fois.
lundi 2 juillet 2007
Le monde, la chair et le diable

Ce qu'il y a de bien au cinéma, ce sont les ressorties de film qui ont généralement plus de 20 à 30 ans.
Avec le recul et notre regard actuel on peut les jauger plus qu'alors auparavant et s'apercevoir pour certains de leur incroyable modernité, tel le cas de ce "Le monde, la chair et le diable". Quel titre ! Tout un programme qui résume bien pourtant ce film d'anticipation en filigrane : la chair, la tentation, la haine et enfin le monde. Un monde déserté placé ici en 1959 (date de sortie du film) où presque toute l'humanité disparaît pratiquement.
Bloqué au fond d'une mine en Pennsylvanie, Ralph Burton (notre "héros" Harry Belafonte) attend des secours et après cinq jours, finit par se libérer mais c'est pour s'apercevoir à la surface que pratiquement toute forme de vie animale et terrestre à disparue. Arrivé à New York, il traverse des avenues désertes et organise sa survie, tirant derrière lui un chariot au pied de gratte-ciel abandonnés et se demandant s'il est le seul survivant sur la Terre...
Ce qu'il y a de bien avec ce film, c'est que non seulement il nous permet d'avoir les sentiments d'un homme seul et désemparé, mais aussi de comprendre ses actions dans des décors hallucinants d'un New-York vide de tout habitants. Les décors marquent : à la vision de voitures abandonnées en masse dans un gigantesque embouteillage monstre sur l'un des ponts de New York, se superposent des plans de buildings et rues désertes dans un noir et blanc somptueux.
Evidemment Ralph n'est pas seul dans cette ville crépusculaire....Il y a aussi une femme, seule, doutant elle aussi, scrutant et épiant cet homme depuis un moment. Est-il dangereux ? Pourra t'il devenir son ami ? Et avec cette jeune femme blonde s'apposent d'autres questionnements propices a ce film d'anticipation : Comment a t'elle survécue (Harry était dans une mine donc à l'abri de radiations ou gazs nocifs, mais elle ?) ? Le comprendra t'elle ? Surtout... pourra t'elle l'apprécier, voire l'aimer dans une époque où, en plus du spectre de la guerre froide rôdant, il y a aussi la ségrégation raciale.
Puis, s'adjoindra un troisième personnage. Un autre survivant. Un homme aussi. Blanc, audacieux, jaloux et avec des préjugés, surtout concernant Ralph. La tension monte lentement et chacun s'arme alors....

Ce qui marque bien après le film, c'est sa subtilité et ses décors.
Les décors, je l'ai mentionné brièvement mais j'y reviens : Comment tourner dans une ville de 8 millions d'habitants et donner l'illusion d'une cité vide ? C'est ce tour de force véridique qui impressionne quand on comprend que Ranald Mac Dougall, le réalisateur, refuse tout trucage ou effet optique saugrenu par souci d'authenticité. L'équipe décide alors de tourner les plans extérieurs (près de 50% du film) entre 4h et 6h30 du matin pendant de nombreuses semaines grâce a une pellicule noir et blanc permettant de travailler en lumière naturelle sans éclairage ni matériel à installer au préalable. Evidemment le tout est minuté avec une précision d'orfèvre ce qui permet à la production d'interdire la circulation, d'éteindre tout éclairage municipal et de demander aux habitants de ne pas se montrer aux fenêtres.
L'impact est saisissant et proprement ahurissant. La fin du monde bien avant l'heure pour un film tout aussi atypique dans la production de l'époque qui privilégiait grosse bêbêtes radioactives (hein quoi Tarantula ? Hein, "les monstres attaquent la ville" ?) là où le film de Mc Dougall ne filme pas le pendant de la catastrophe inévitable, mais l'après, demeurant subtil quand au pourquoi du comment on en est arrivés là. Bien sûr des indices planent. Notamment des journeaux et dernières émissions radio que récupérera Ralph mais je ne vous gâcherais pas plus votre plaisir si vous la chance de voir ce film cinéphilique près de chez vous.
Une vraie perle.
Dans le même état d'esprit (quoique...), Nio vous conseille :

Bon c'est largement plus hard, érotique et sombre que "le monde, la chair et le diable". Paul Gillon crée une BD choc où la seule survivante est une jeune française dans un monde où ne reste plus que les "cybers", les robots servant aux besoins quotidiens de l'homme. Désemparée et cherchant a combler sa solitude, la jeune femme se demande si elle est vraiment seule. 4 tomes disponible en une intégrale mais si vous êtes dépressifs naturellement ou que vous êtes fréquemment sujet au bourdon, vous pouvez très bien ne lire que le premier tome (j'ai longtemps considéré la série comme un "one-shot"), véritable gifle tant scénaristique que visuelle. Attention toutefois, ce n'est pas pour les nenfants (beaucoup de scènes de fesse, hem)...

Et cliquez sur la planche ci-dessous pour la voir en plus grand.
Bon film, bonne bande dessinée !
lundi 26 mars 2007
L'île nue (1961)

Le courage, la ténacité et la résignation d'une famille de
pêcheurs face à un quotidien extrêmement rude sur une île
minuscule de l'archipel de Setonaikai, au Japon dans les années 60....
Etonnant.
Et encore le mot est faible pour parler de ce film a la beauté plastique formellement magnifique qui reçut en 1961 le prix du meilleur film a Moscou (ils ont un festival là bas ? Hmm, sans doute l'quivalent de nos festival "vieille charrue" mais avec un axe "spécial kamarades"! hin hin...). Ce qui surprend au premier abord dans le film de Kaneto Shindo, c'est l'image : de longs, lascifs et magnifiques paysages qui se dévoilent sous nos yeux ébahis dans une photographie soignée en noir et blanc. Ensuite la musique, mélange entre une musique digne de James Bond (si, si) avec une guitare accoustique qui surplomberait le tout et rappellerait presque l'Espagne a certains moments. Pas de doute on est bien dans les 60's.
Dans le menu de l'audio on a le choix entre la piste en V.O sous itrée et un commentaire audio (assez nostalgique d'ailleurs) du réalisateur et de son directeur de la photo mais fallait il véritablement nous mettre même une seule piste V.O tant son inutilité ne sert ici juste qu'a servir la fonction du dvd...Beh oui, autant démarrer le film tout de suite vu que celui-ci est entièrement....muet !
On a de la musique (sublime mais je me répète) mais pendant tout le film, aucun des comédiens n'échangera un mot tant d'une part dans une famille de paysans, on ne tient pas de grands discours philosophiques limite rigolos (ça aurait été fun et précurseur de la BD "le retour a la terre" de Ferri et Larcenet si on veut. Bon ok j'arrête d'ironiser), d'autre part, celà souligne le propos de montrer une famille unie. Pas besoin d' échanger des mots, tout se passe et se ressent dans la gestuelle (et les cadrages) des personnages. Le mari et sa femme portent vraiment des seaux remplis d'eau sous un soleil de plomb et l'effort s'en ressent incroyablement dans la fonction de les porter : épaules courbées, jambes qui cherchent un appui sur une terrain difficile : les comédiens ne jouent pas, ils sont leurs personnages aussi incroyable que celà puisse paraître, rendant l'identification encore plus drôle, nostalgique et douloureuse par la suite.
Nostalgique et douloureux car ce film fait l'éloge du temps qui passe comme dans la vraie vie. Et comme dans la vraie vie, on grandit, on découvre des nouvelles choses, on s'émerveille, on perd des êtres proches. La fin déchirante de ce drame humain se hisse ainsi au même niveau que le pourtant très lacrymal Tombeau des lucioles (mais s'avère plus facile a aregarder que ce dernier finalement). Les deux films partagent le point commun : la fatalité de la réalité dans un monde qui délaisse les êtres et les paysans de l'île nue sont au fond assez proches des deux orphelins du film de Takahata.
Un beau film humaniste et proche de nous.
mercredi 3 janvier 2007
Le garde du corps (1961)

Sanjuro, un ronin (samouraï désoeuvré) arrive
dans un village où deux clans s'affrontent : celui du fabricant de saké
et celui du fabricant de soie. Sanjuro va proposer ses services au plus
offrant. Rusé, il va tirer parti de la destruction des deux clans
rivaux...
Quand on voit ce film, on comprend immédiatement que le
samouraï de Kurosawa a fortement inspiré tout un pan du western spaghetti à la Sergio
Leone notamment l' amoral "Sans nom" joué
par Clint Eastwood. Sanjuro (notre bon vieux Toshiro Mifune, l'acteur
clé de Kurosawa avant la brouille finale sur "Barberousse") est profondément cynique,
il se fout royalement de faire régner la justice, seule compte pour lui
le moyen de gagner de l'argent en semant la zizanie.
Pourtant au
fond de lui, c'est un homme bon qui règne et agit pourtant dans le seul but de
délivrer le village et résoudant les situations comme on résout une
équation compliquée, il n'hésite pas bien souvent à laisser faire,
poussant les situations à son comble (le combat raté entre les deux
clans au milieu du film, perturbé par la visite d'un inspecteur de
l'état) et se contentant d'observer au loin, prenant du recul, tel un arbitre, sur son
promontoire avec vue sur la scène entière. Réfléchissant sans cesse, il calcule sans
arrêt ce qui lui sera le plus profitable.
Pourtant il n'est pas
invincible et sa seule action bonne visible (délivrer une famille
entière), il la paiera sous la torture ! Homme cynique et
incroyablement fort, il ne révelera sa vraie bonté qu'a travers la
confontation inévitable avec les autres crapules des deux clans. Ces
crapules, Kurosawa les a voulu fondamentalement stupides, cupide, sans
courage, sans sens de l'honneur et fait même exprès de nous montrer des
gueules caricaturalement moches à souhait que c'en est savoureux.
La
structure du film ressemble fortement à un western (pas étonnant que
celà ait influencé à ce point notre cinéphile Leone) : l'arrivée d'un
étranger dans une ville où règle le mal, les habitants cloîtrés chez
eux, une situation tendue à souhait qui ne demande qu'a éclater (ce que
Leone amplifiera à fond dans le western spaghetti, il n'y a qu'a voir
la lente et lancinente ouverture tendue de "Il était une fois dans
l'ouest" quand Bronson arrive) et surtout ce détail des feuilles mortes
et du vent qui souffle presque désertiquement dans les allées. Et ces
plans, repris alors dans le western mais dans de nombreux films : quand
Sanjuro s'avance pour le duel final, la caméra le suit presque à côté,
en retrait, avec respect et considération pour nous faire partager
l'intensité du moment.
Ajoutez à ça une musique teintée de claviers
à la fois magiques, ironiques et inquiétants qui renforce parfaitement
les situations.
Kurosawa avait parfaitement capté l'air du
temps (les mentalités japonaises dans les années 60 se tournent vers un esprit individualiste et compétitif inquiétant), son samouraï n'a plus rien à voir avec les 7 autres, entrés dans
la légende, blasé et cynique, Sanjuro force pourtant l'admiration. Sans but ni
vengeance à accomplir, il est le signe du profond changement de la
société, ce qu'évidemment le public Japonais (mais pas seulement on le sait par la suite...) appréciera. Le succès sera tel que
Kurosawa mettra une suite en chantier (à la demande poussive des
producteurs), "Sanjuro" (aussi disponible en dvd chez Wild side), plus
construite, plus longue et...Plus violente pour dénoncer encore plus la
violence que Kurosawa, grand pacifiste n'a jamais pu accepter.
Le garde du corps est un grand film auquel d'autres lui doivent beaucoup.
Vous pouvez aussi lire une chronique du film ici.




















