cujoooo

 

Cujo est un saint-bernard de cent kilos, le meilleur ami de Brett Camber, qui a dix ans. Un jour, Cujo chasse un lapin qui se réfugie dans une sorte de petite grotte souterraine habitée par des chauves-souris. Ce qui va arriver à Cujo et à ceux qui auront le malheur de l'approcher constitue le sujet du roman le plus terrifiant que Stephen King ait jamais écrit. Brett et ses parents, leur voisin Vic Trenton et sa femme Donna, un couple en crise, Tad, leur petit garçon, en proie depuis des semaines à des terreurs nocturnes : tous vont être précipités dans un véritable typhon d'épouvante, un cauchemar nommé Cujo...

 

« Donna vit la queue du chien et le haut de son énorme dos passer devant le capot. L'animal se dirigeait du côté de Tad...
Et la vitre de Tad n'était pas remontée.
Donna plongea par-dessus les genoux de l'enfant, mue par une telle détente nerveuse qu'elle s'écrasa les doigts contre la manivelle. Le souffle court, elle s'efforça de la faire tourner aussi vite qu'elle put, sentant Tad se tortiller sous elle.
 »
(p.192)

 

 

Cujo fait partie d'une bonne poignée de Stephen King que j'ai longtemps repoussé parce que j'avais peur de ce que j'allais y trouver. Si je vous dis qu'il y a des films que j'évite consciencieusement parce qu'on y fait mal à un chat, un chien ou tout autre animal domestique dedans, vous me croyez ? J'ai beau savoir que c'est de la fiction, j'ai souvent un haussement de cœur quand je ne suis pas prévenu.

 

Et puis à la faveur de certaines lectures, je suis revenu lentement au King (un de mes amours de jeunesse) depuis quelques temps. Et je me suis dit qu'il était temps de lire enfin Cujo, partant du principe que je savais que ce n'était pas la faute de ce brave toutou au départ (1). En effet, dès le début, en pourchassant un lapin, notre doux gros chien de plus de 100 kilos va commettre l'erreur de le suivre dans un terrier qui sert aussi de petite grotte où des chauves souris ont élu domicile. Ces dernières, effrayées par l'intrus et sa grosse tête qui bloque momentanément l'entrée, cachant le soleil donc et laissant croire à leur esprit que la nuit est tombée plus vite que d’habitude, paniquent d'un coup, leur sonar ne renvoyant plus d'issue détectable. Et évidemment une ou deux finit par mordre notre cher canidé...

 

...Lui inoculant lentement la rage (2).

 

Et pendant qu'elle infuse plus ou moins lentement chez le pauvre chien (3), King va tranquillement mettre en place ses personnages.

 

Notamment en mettant en parallèle deux familles très différentes mais basées sur un même schéma parental (un couple avec un seul enfant). La première, ce sont les Trenton. Vic, Donna et leur fils Tad. Un couple modeste dont le mari vit à peu près de la publicité. Un couple qui bat un peu de l'aile toutefois et dont la vie sentimentale est un peu au point mort, quitte à ce que Donna prenne un amant pour tromper le temps lors des absences de Vic. Dans un sursaut pour sauver leur famille, la chose sera avouée peu de temps avant que ce dernier ne doive s'absenter professionnellement, le laissant dans un doute d'autant plus difficile que les peurs nocturnes de son fiston ne le rassuraient alors déjà pas des masses. Tad disait en effet apercevoir une créature dans son placard et pleurait quasiment toutes les nuits...

 

La seconde famille est celle des Camber, propriétaires d'un garage tenu par Joe, le mari. Ce sont eux qui ont un gros Saint Bernard nommé Cujo comme animal de compagnie. Ce dernier d'ailleurs ne sent pas très bien à ce moment là sans toutefois se montrer violent. Juste un peu irritable. Comme pour les Trenton (et ce n'est pas un hasard en fait), c'est un couple qui bat de l'aile. On peut même dire ici que sans trop le nommer il y a ce qu'on appelle de nos jours, « le viol conjugal » parfois. Eh oui. La famille reste juste plus ou moins "unie" parce qu'il y a le gamin, Brett et son chien. Mais Charity s'inquiète. Elle voit le môme de 10 ans se rapprocher de jours en jours de plus en plus de ce père violent et irascible afin de le prendre comme modèle paternel. Alors que si elle arrivait à le braver (même sous la menace des baffes à pleuvoir), elle pourrait peut-être prendre la chance d'ouvrir un meilleur avenir à ce fils plein de potentiel...

 

Comme je l'ai déjà écrit dans une précédente chronique (4), si l'on gratte le vernis horrifique niché chez King, on y trouve avec bonheur une étude de la société humaine d'autant plus riche qu'elle sait rester actuelle en croquant le plus simplement les travers bons ou mauvais qui nous agitent. Ici l'écrivain du Maine n'y échappe pas et s'il met en parallèle ces deux familles ordinaires c'est pour en emmener une au plus bas et entrevoir une porte de sortie pour l'autre.

 

Surtout en lisant entre les lignes on y décèle que King y parle de beaucoup de choses. De l'éducation masculine et comment élever son enfant dès le début pour qu'il ne tourne pas mal en prenant de mauvaises influences. Le sujet n'a jamais été aussi actuel quand on s'interroge sur comment inculquer le respect des femmes chez les jeunes garçons, et oui. De la solitude et du désir chez des femmes délaissées. De comment un amant éconduit peut alors sous la colère agir comme un parfait connard de harceleur. Et si Steve Kemp se venge de son ancienne maîtresse Donna en envoyant une lettre pas très anonyme à Vic, comment ne pas voir une transposition à l'époque actuelle avec tout ce qu'on peut faire avec un téléphone portable.

 

Et puis il y a Cujo.

 

En en faisant tout autant une victime qu'un méchant impitoyable de son roman, Stephen King crée l'un des meilleurs personnages de toute son œuvre. Que dire sur l'animal sinon qu'on ne peut pas le blâmer puisqu'on voit lentement sa descente aux enfers et qu'on a mal pour lui, oui. Car King ne nous cache ni ses pensées (qui commencent à devenir très confuses sous la douleur de plus en plus lancinante qui le ronge), ni son attachement à son jeune maître Brett (qui l'a élevé) qui commence à s'éclipser de plus en plus...

 

Passé le premier tiers, tout se met en place, le piège se referme lentement sur les personnages.

 

Et là ce sera brutal, très brutal.

 

Même s'il réserve des pauses (5) au lecteur en quittant momentanément la tragédie en cours, King se fera sans pitié quand il s'agit de surprendre à chaque fois : tu t'attends à être sauvé de ce gros Saint Bernard devenu un monstre de plus de 100 kilos, les yeux injectés de sang et l'écume aux lèvres ? En pleine cambrousse dans un coin perdu, tu rêves cher lecteur ! Tu penses encore que comme dans les films, il va y avoir un héros avec un flingue qui va intervenir pour sauver la non-veuve et le pas-orphelin ? Mais tu délires chère lectrice !

 

Non, il y aura juste ce huis clôt d'autant plus horrible qu'il peut tout à fait arriver dans la réalité entre une poignée d'humains agonisant sous un soleil de plomb, le manque de vivres qui se fait plus pressant et ce chien qui rôde tel un prédateur qui a tout son temps même si son état se dégrade de plus en plus.

 

Et quand la fin arrive, on ne peut s'empêcher d'avoir la gorge serrée, voire de chialer sur ce qui a pu se dérouler.

 

Parce que voyez-vous, ce n'était certainement pas la faute de Cujo et en temps normal, ce chien aurait donné sa vie pour protéger ses maîtres et sa maîtresse.

 

Non ce n'était pas la faute de ce pauvre Cujo.

 

Immense livre.

 

 

 

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(1) Je me relirais bien Simetierre aussi. Mes souvenirs de ce dernier me sont trop vagues, la lecture est bien trop éloignée dans le temps.


(2) Ma vie étant parsemée de coïncidences et sans trop vous spoiler le film, peu de temps après avoir refermé le livre, je voyais Dilili à Paris au cinéma, le nouveau Michel Ocelot. Eh bien, on y trouve un chien enragé. Voilà. Ma vie est parsemée de rubans qui se rejoignent en tous sens je vous dis.


(3) Enfin, c'est malheureusement plus rapide chez l'animal que chez l'humain apparemment.

 

(4) Voir aussi ma chronique de Shining précédemment sur ce blog.

 

(5) Que j'ai trouvé toujours passionnantes dans la psychologie des personnages pour ma part contrairement à ce que j'ai pu lire sur les autres chroniques du web.