Les pérégrinations du Nio, suite.

Le week-end du 17 et 18 mars, j'étais dans la belle ville de Montpellier pour la reprise d'Einstein on the beach, "opéra" mythique du compositeur de classique contemporain Philip Glass. Plutôt qu'un opéra sous sa forme "classique" (je ne suis pas du tout opéra d'ailleurs), il faut mieux y voir une expérience extrême où l'art de Glass se retrouve poussé dans ses derniers retranchements. Expérience qui prend une dimension incroyable et se retrouve quasi-transcendée sur scène, devenant à la fois une épreuve (il faut être plus que réceptif au style de Glass, certains s'y sont mordu les dents et se sont barré un peu dès le début pour ne revenir qu'à la fin au dernier acte !) comme un pur acte de foi, une croyance renouvelée en la vie, dans les choses qui nous entourent.

 

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Sans trop revenir sur l'objet en lui-même (la chronique en lien, avec laquelle je suis complètement d'accord le fait bien mieux que moi et souligne bien l'aspect jusqu'au-boutisme d'une telle oeuvre), je vais essayer d'en parler quand même un peu et évoquer d'autres points qui, à mon sens, sont rarement évoqués (comme la dimension scénique qui ici, est assez inévitable).

 

Einstein on the beach (1974-1976) est une co-création de Philip Glass avec le metteur en scène Robert Wilson. Elle se répartit en 4 grands actes séparés par 5 interludes (les Knee) et raconte une histoire laissée volontairement très libre à l'interprétation de l'auditeur/spectateur (tout au plus y a t'il un fil rouge avec le personnage d'Einstein qui vient interprêter des passages au violon souvent pendant les Knee, ainsi que, dans le décor, un fond bleuté qui stylise --dans une volonté d'abastraction scénique qui rejoint celle de la musique-- la rencontre de la page (fond jaune et coquillage posé dans un coin comme une composition picturale) avec la mer). Normalement le tout est joué sans interruption sur près de 5 heures, la musique ayant déjà commencé quand on rentre dans la salle ! Les knee, eux, permettaient une respiration entre les grandes pièces, parfois assez furieuses (de véritables tours de force vocaux quasiment), le spectateur étant libre de sortir à ces moments là pour faire une petite pause. Mais le hic étant que les petits interludes se révèlent dans la majeure partie des cas de véritables petites perles, je n'ai fait qu'une pause après un procès (Trial 1) un peu lourd à digérer (apparemment l'unique morceau qui a posé problème pour tous vu que le reste est passé comme du petit beurre sur une cracotte).

 

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Un croquis de la main-même de sieur Wilson avec de jolis dessins pour expliquer la mise en scène.

 

Dans la discographie de Glass, Einstein on the Beach marque une apogée et un tournant. L'oeuvre arrive quand Glass est à l'aboutissement de sa première période, dite "minimaliste" (un terme un brin réducteur) et qu'il sort en même temps le monstrueux Music in twelve part (chro' ici tiens). L'unique point commun avec Einstein on the beach ? On arrive difficilement à faire tenir ça sur 3 CD. Bon, ça tient de la private joke pour les fans de Glass en fait (même si il est vrai qu'à l'origine l'enregistement de 1978 qui tenait sur 4 33 trs avait était un peu abrégé. De l'avis du compositeur-même sur le livret de l'édition Nonesuch de 1993, il était nécessaire d'avoir un nouvel enregistrement. En 1978, l'oeuvre, un peu triturée pour tenir sur vinyle durait environ 160 minutes là où dorénavant elle avoisine les 190 minutes). Outre la longueur, il faut aussi signaler que les deux oeuvres se distinguent par le nombre limité de représentations et dans le cas d'Einstein on the beach, ça va très vite puisque l'opéra ne fut diffusé que sur quelques dates éparses dans le temps et les pays. En 1976, quelques représentations dont deux, mythiques et apparemment bordéliques à Avignon et au Metropolitan. Puis en 1984 et 1992 (ce qui débouche l'année d'après sur un nouvel enregistrement sur disques chez Nonesuch, sans doute le meilleur). Et enfin... en 2012 à travers quelques dates dans toute l'Europe dont 3 jours au Corum Berlioz de Montpellier.

 

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Ces mignonnes petites photos ne sont pas de moi mais de mon collègue et ami cinéphile grand adorateur de classique contemporain avec qui j'étais au concert.

 

Le plus fantastique dans tout cela, c'est la richesse de cette oeuvre à deux. Richesse provenant à la fois de la musique comme de l'aspect visuel. Déjà, sans les images la musique de Glass, c'est déjà quelque chose. Avec un spectacle scénique qui prend alors le parti de ne jamais nous indiquer de direction spécifique et échappant ainsi à toute lourdeur didactique, l'ensemble devient assez fantastique. Le spectateur gamberge pendant ou avec le recul, bien après l'opéra à ce qu'il voit et entends/vu et entendu tant il est/fut pris dans le flot de sons, gestes et lumières.

Tout a la clarté lumineuse d'un rêve constamment enchâssé dans un autre (et ce, malgré la séparation des Knee) et beaucoup d'aspects y font penser : un fond bleuté et un fond jaune qui stylisent tous deux la rencontre d'un certain horizon dans l'abstraction, des horloges aux signes calligraphiés en arabe à la place de chiffres et sans aiguilles qui plus est pendant le Trial (photo ci-dessous), des horloges dont les aiguilles vont en sens arrière pendant ce même trial; des instants qui font preuve d'une certaine picturalité dans l'agencement de l'espace et le fait de le ralentir, de le figer dans le temps (l'arrière du Train part 2; Building qu'on dirait échappé d'une toile de maîtres américains à la Hopper)...

 

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Mon interprétation personnelle pourrait à ce stade passer pour une élucubration sous acide mais j'y ai vu une puissante ode à l'autre, aux parents, à l'amour. Ce qui ne transparaît pas (ou pas particulièrement aussi rapidement) sur disque se retrouve ici par les gestes et les images complètement révélé et transcendé. J'ai constamment noté la présence d'une femme ou d'un homme dans le trial qu'on jugeait, mais en quel sens ? Et comment ne pas voir dans Train part 2, la figure d'un couple qui se désagrège fatalement à l'arrière du wagon ? Sans oublier cette déflagration finale sous forme d'ôde à l'amour, aux amoureux, aux couples naissants qui suit une autre déflagration, celle-là, atomique (un rideau représentant les effets de la bombe descend dans le dernier acte sur deux "rescapés" de chaque sexe) ? Après toute cette folie furieuse qui culmina dans un Spaceship d'anthologie, on nous montrait à nouveau l'espoir, la reconstruction ou tout simplement un nouveau départ avec ces deux personnes qui s'aiment dans un décor spectral à peine envahi par un petit bus venu d'on ne sait où, touche de poésie finale so british et bien surréaliste qui clôt ce spectacle dantesque et fascinant.

 

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Là aussi "j'emprunte" les photos à mon cher cinéphile. Cela vous laisse imaginer la démesure de la chose. Alors ensuite, fermez les yeux et pensez au fait qu'il y a aussi de la musique et que tout est constamment en mouvement...

 

 

Je suis rentré, hébergé par des gens bien qui cultivent avec amour leurs chats et qui sont les bienvenus sur Paris s'ils viennent à passer. Bon, je ne vous poste pas de photos de leurs chats car on est un peu hors-sujet mais je continue de penser que ça ferait bien dans ce post, cela dit.

Longtemps après, la musique de Glass résonna en moi. Même après être revenu sur la capitale...