Hé beh, ça c'est du titre.

 

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J'ai découvert Charles Bukowski et son style brut, vif, corrosif dernièrement et en trois romans, le bonhomme s'est d'un coup imposé comme l'un de mes écrivains favoris. Même, mettons depuis le premier que j'ai lu et que je conseille comme beaucoup de gens pour débuter, le culte Contes de la folie ordinaire. Ce dernier, composé d'une multitude de nouvelles (écrites à la fin des 60's) toutes différentes mais complètement déjantées vous fourniront déjà une porte ouverte sur l'univers du bonhomme assez fortement composé d'alcool (beaucoup), de sexe (beaucoup aussi), et parfois d'une tendresse étrange qui sourde de toutes les situations. Cela pourrait être glauque, c'est juste cru, le bonhomme disposant d'un sens de l'humour qui ne se dispense pas d'être parfois assez noir quand ce n'est pas l'autodérision pure.

 

Car au fond, Bukowski ne parle que de lui et mêle alors constamment ses frasques dans la vie réelle avec tout ce qui peut venir de son imagination (sans limite comme on le découvre parfois). Le roman dont je tiens à coeur de vous parler va d'ailleurs droit à l'essentiel puisque le bonhomme ne parle que de lui dans un étrange journal de bord qui zigzague entre 91 et 93, peu de temps avant sa mort (en 1994 mais même âgé alors de 71 ans au moment où il rédige ce Capitaine..., je peux vous dire qu'il est assez lucide sur le fait que la Grande Faucheuse lui tourne de plus en plus autour). N'y voyez pas là, les réflexions d'un vieillard sénile en manque de reconnaissance puisque jusqu'au bout le bonhomme reste fidèle à lui même. Et pour le coup, on a même demandé à Robert Crumb de faire des illustrations pour plusieurs "journées" (en fait il écrit généralement le soir). Crumb qui illustre du Bukowski, c'est ze cerise sur le gâteau, ici très bienvenue. Et puis ça me permet de rebondir sur l'expo que j'ai vu du bonhomme dernièrement, alors bon...

 

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26.09.91 - 23h36

 

A la recherche d'un titre pour ce nouveau recueil. Autant y réfléchir aux courses, me suis-je dit. Sauf que le degré zéro de la pensée est vite atteint dans un tel endroit. On vous y suce tout à la fois le cerveau et le coeur. N'ont qu'un programme : la mommification par déssèchement. Ajoutez à cela que je ne dors plus que d'un oeil ces temps-ci. Toujours cette chose qui me mine de l'intérieur.

 

Et donc, à peine débarqué là-bas, l'Esseulé me harponne. "ça biche, Charles ?" "super", que je lui concède avant de prendre le large. Il est en manque de camaraderie. De bavardages. A propos de chevaux. Or, un conseil, évitez le sujet. Mieux vaut vous couper la langue. Quelques courses plus tard, je retombe sur lui, alors que, se croyant à l'abri derrière une machine à enregistrer les paris, il épie mes réactions. Pauvre type ! Me reste plus qu'à ressortir de la salle et aller m'assoir sur la terrasse mais, dans la minute d'après, un flic m'aborde. O.K., je sais, on les appelle des agents de sécurité. "Bientôt ils l'auront déménagé", soupire-t-il. "Eh oui !", dis-je. En effet tout le bâtiment va être sorti de terre et réinstallé un peu plus à l'ouest. Tant mieux d'ailleurs, ça filera du boulot à des tas de mecs. J'aime voir les ouvriers travailler. Une idée me traverse la tête : cet agent de sécurité ne me fait la causette que pour s'assurer que je n'ai pas disjoncté. Peut-être que non, au fond. N'importe ma théorie a du bon. Et je n'en changerai pas. Aussi je m'efforce, tout en me carressant le ventre, de ressembler à un petit vieux peinard. "Vont même transporter les étangs", fais-je. "Vouais", confirme-t-il. "Quand on pense qu'ils devaient appeler cet endroit "le domaine des étangs et des bois fleuris" !" "Non, pas possible !", s'exclame-t-il. "Comme je vous le dis ! Ils voulaient d'ailleurs organiser une élection de Miss Oie Sauvage. L'heureuse élue serait montée dans une barque et aurait ramé au milieu des oies, ses soeurs. Fichu corvée, n'est-ce pas ?" "Pour sûr", acquiesce-t-il en se figeant sur place tandis que je me lève. "Sur ce, dis-je, je vais m'offrir un petit café. Mollo, hein !" "On fait tout pour. Et vous, essayez de miser sur le bon cheval." "Je vous en souhaite autant." Et je m'éloigne.

 

Vite, un titre. Mais rien ne vient. Sinon que ça se rafraîchit, côté température. Réflexe typique de vieux croûton, je ne pense bientôt plus qu'à récupérer ma veste. Comme je suis au troisième, je descends par l'escalator. Qui l'a inventé ? Oui, qui a inventé l'escalier mécanique ? Qu'on me permette un brin de théorie sur l'universelle jobardise. Les vivants vont et viennent sur les escalators et dans les ascenseurs et comme ils ne se déplacent qu'en voiture, quand ils rentrent chez eux, ils se contentent d'appuyer sur un bouton afin que s'ouvrent automatiquement les portes de leur garage. Après quoi, on les voit fréquenter les salles de gym dans l'espoir de se débarasser de leur graisse. Dans quatre mille ans, nous n'aurons plus de jambes, on se traînera sur le cul, à moins que le vent ne nous emporte à la façon des graines de l'amarante. Chaque espèce s'autodétruit. Les dinosaures se sont, de leur propre chef, rayés de la carte car, à force de se jeter sur tout ce qui bougeait, ils ont fini apr se boulotter l'un l'autre jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un seul, et ce fils de pute n'a pu que crever de faim. (...)

 

 

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Et hop, une petite illustration de Crumb en prime.

 

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Respectivement, le livre s'avère moins cru que d'habitude. On est loin des passages les plus salés (et croustillants mais c'est un avis perso. Quoique...) des Contes de la folie ordinaire ou Woman (plus dur d'accès celui-là). D'ailleurs Buko' ne parle quasiment pas de sexe (sauf à une page, nostalgique, pour à peine 2,3 lignes) mais diverge sur son quotidien (les courses hippiques en grandes parties. Il donnerait presque envie de s'y mettre) en prenant le tout avec beaucoup de recul et de sérénité. Même tout croûton comme il se dit, ses analyses sur ses contemporains (voire lui-même) restent des plus pertinentes, voire jouissives par moments.

Un bon Bukowski pour débuter, même si je conseillerais de le lire juste après Contes de la folie ordinaire.