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Tsukiko vit dans l'ombre de sa soeur aînée, la belle et populaire Tomie, qui meurt dans circonstances horribles. Nuit après nuit, la jeune fille est réveillée par les mêmes visons horrifiques. Un an plus tard, alors que Tsukiko et ses parents célèbrent l'anniversaire de Tomie, l'impensable se produit : la victime est de retour. Le cauchemar devient alors réalité !

 

Que les fans d'horreur surréaliste se réjouissent, Tomie unlimited remplit allégrement son contrat. Que les fans de Junji Ito et ceux qui auraient préférés un film plus posé et faisant vraiment peur haussent néanmoins les sourcils, ils le méritent. Cela dit, le film s'avère par essence assez fidèle à l'oeuvre de Ito et donc ne surprendra en fait pas tellement les fidèles du mangaka, mieux, il pourra en réjouir certains tout en en faisant fuir d'autres. Explications.

 

Pour ceux qui ne le connaissent pas --et c'est compréhensible, sa renommée continue de grandir mais touche essentiellement les fans d'oeuvres horrifiques--, Junji Ito est un mangaka assez prolifique et dont toute l'oeuvre peut tenir sur le malaise de la différence avec l'autre, ses paradoxes, sa compréhension, les ressentis que la situation occasionne... Chez Ito, l'inquiétante étrangeté ne se manifeste que trop rapidement mais l'ingéniosité sans faille de son auteur à inventer des prouesses graphiques surprend constamment, renouvelle l'attention et la fascination envers des intrigues abstraites (et en cela d'ailleurs fascinantes) et finit par créer un malaise latent. Pas étonnant donc si certains le tiennent en très haute estime puisque tout son art consiste non pas à créer une peur imminente (comme au cinéma sur les jump-scares) mais une per larvée qui tient dans une ambiance qui devient de plus en plus inquiétante pour s'installer durablement chez le lecteur. Un peu comme chez Lovecraft dont les créations difformes et débridées ont probablement dû inspirer Ito.

 

 

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Extrait de Spirale.

 

On ajoute à ça un trait semi-réaliste et en même temps tout en douceur chez les personnages (pas de traits anguleux comme chez un Yoshiyuki Sadamoto que je vénère également), lesquels sont constamment des femmes (donc renversement du point de vue vers quelque chose qui vise plus le ressenti, l'empathie, le questionnement et l'analyse que l'action pure au détriment de la peur) et on a une partie de la recette (simplifiée évidemment) Junji Ito. On notera aussi des thèmes récurrent. Et comme "l'enfer c'est les autres" pour reprendre un célèbre écrivain français, Ito s'amuse à dépeindre le rapport des jeunes filles aux autres, notamment dans leur perception de la beauté en termes de compétition (pour un garçon ou tout simplement face à une concurrente) ou tout simplement de bien-vivre et d'acceptation de soi.

 

Thème récurrent chez Ito qui délivre l'un des meilleurs moments du manga Spirale où l'héroïne voit ses cheveux créer des spirales (contre sa volonté) et donc former une mode, ce que n'accepte pas l'une des têtes pensantes de la classe qui ne vit que par l'apparence. Le lendemain, cette dernière a aussi des cheveux en spirale... Ou bien cette jeune fille qui, parce qu'elle est repoussée par un garçon --ce qui n'était jamais arrivé auparavant-- se fait une idée fixe de l'aimer. Une pensée récurrente qui forme un cycle, quitte à l'obséder et se faire creuser le sillon de la spirale sur son crâne...

 

 

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Extrait de Spirale.

 

L'apparence et le fait de plaire à l'autre à tout prix, elle est au coeur de Tomie. Qui est Tomie ? Une jeune fille un peu superficielle pour qui être jolie est le but à tout prix, même s'il faut en perdre quelques neurones. Dans le manga, Ito choisit de ne jamais dévoiler le dérèglement qui fait que Tomie va être l'un des vecteurs du mal pour mieux s'amuser de tout ce qu'offre cette confrontation sur la vanité d'une jeune fille portée au plus haut dans un monde de ténèbres. Tomie se dédouble ? Elle est tuée et découpée en plein de petits moreaux pour revenir en plein de petites Tomie ? On la revoit suivant un cycle de plusieurs années sans qu'elle ne vieillisse jamais ? Voilà. En somme Ito s'amuse et travaille Tomie comme une figure de style, c'est une variation constamment renouvellée d'une figure du mal, innofensive tant que vous ne vous mettez pas sur son chemin. Jamais d'explications sur le pourquoi ou le comment en somme et le lecteur qui se laisse porter par toutes les histoires qui parsèment la saga de Tomie (jamais une seule histoire longue mais plein de variations dont le fil rouge est Tomie) semble acquiescer inconsciemment cet état de fait. A vrai dire, il faut accepter, comme dans tous les mangas de Junji Ito, de se laisser porter par la fantasmagorie en cours. Rationnalistes, passez votre chemin donc. Un précepte qu'on pourrait aussi appliquer au film de Noboru Iguchi donc.

 

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Tomie de Junji Ito.

 

D'ailleurs le choix de Noboru Iguchi pour ce nouvel opus de la saga Tomie (plusieurs films sortis au Japon contre un chez nous. Chaque film n'étant pas une suite mais une nouvelle histoire qui ne fait qu'appuyer sur cette idée de variations d'idées horrifiques à travers le personnage de Tomie) est assez étrange au premier abord. Iguchi c'est l'homme qui vous fait un film avec des lycéennes qui pètent constamment et des zombies qui surgissent des toilettes pour vous dévorer l'arrière-train (Zombie Ass), ou bien un film avec de la bouffe qui se rebelle et décide de mutiler les humains jusqu'à ce qu'une prodige en arts-martiaux de la cuisine se décide à tout ramener à l'état inanimé parce que les conneries ça va bien un moment (Dead Sushi); voire un film avec une jeune fille qui a une mitraillette à la place du bras et va se venger des gros méchants qui lui ont découpé son brasdoudou (The machine girl. Sorry, mon cerveau commence à fondre). Surtout, Iguchi est le champion des petits budgets qui n'arrivent du coup pas totalement à cacher ses idées de démesure. En soi, le capital sympathie du film est donc renforcé par cet aspect bricolé d'artisan consciencieux de la série B (voire du nanar ne nous leurrons pas à ce niveau) qui se dégage de l'oeuvre d'Iguchi. Pas de finitions, du bricolé (et trop apparent parfois), un aspect pop qui va de pair avec l'univers du manga...

Finalement qu'est-ce qui ne nous dit pas qu'Iguchi pouvait être l'un des meilleurs choix pour une nouvelle oeuvre Tomiesque en fait ?

 

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Extraits du très beau générique sépia du film.

 

Ce qui surprend agréablement dans Tomie unlimited est de voir ainsi l'aspect complètement "autre" de Ito fusionner avec le goût du gore cher à Iguchi et ses grosses papattes. Tout n'est évidemment pas parfait et il n'est pas rare de voir le style du réalisateur cannibaliser l'oeuvre de base, diminuant ainsi tout le potentiel d'épouvante de passages hallucinatoires au profit d'une outrance un brin gratuite. On sait que tous les films japonais horrifiques aiment à poser l'histoire dans un rythme lent mais qui va ensuite crescendo vers une horreur de plus en plus inévitable. Si Iguchi ne réchigne pas à mettre un prologue et poser les bases (où Tomie meurt d'une façon assez horrible, comme punie par les cieux pour sa beauté --c'est bien un outil en forme de croix qui la transperce), après c'est un peu le festival de visions, le grand guignol, la fête du slip quoi.

 

 

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Coucou ! Je peux être ta nouvelle amie ?

 

On voit donc du coup ce qui a pu attirer le réalisateur sur le projet. Mais comme écrit plus haut, ces visions participent de "l'essence Tomie" déjà à l'oeuvre dans le manga de base. C'est juste la manière de les mettre en scène, de les apporter qui peut sembler incongrue, trop précipité sans doute pour qu'on y adhère pleinement. Il y a cela dit des passages étrangement fascinants et une seconde lecture (via le final) tout à fait bienvenue et ne le cachons pas, un moment totalement barré qui fait néanmoins bien dresser les cheveux sur la tête. Pour toutes ces raisons, le fan du mangaka que je suis mais également adorateur de déviances en tout genre sera probablement plus indulgent que la majeure partie des cinéphiles (oui j'ai trouvé le film sympatoche. Il casse pas trois pattes à un canard mais quand on est fan de Junji Ito, c'est un petit plus non négligeable).

 

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Tout compte fait le prend pas mal mais j'ai un peu trop d'amies.

 

Le film est sorti en DVD et Blu-ray chez Elephant films le 3 mars 2015. Chronique réalisée en partenariat avec Cinetrafic, site pourvoyeur de conseils cinephiles en tous genres via de nombreuses listes comme celle sur le cinéma japonais et ici les films d'horreur japonais (qui nous intéressent bien plus donc).