solal_aronowicz

 

 

Voix unique en son genre dans la littérature francophone, Florian Eglin invite dans ses écrits à la fois Ian Fleming pour son univers superficiel, Proust pour sa maîtrise obsessionnelle de la langue française et A rebours de Huysmans pour son dandysme noir. Particulièrement sombre parce que beaucoup plus personnel, ce troisième volume des aventures de Solal Aronowicz, nous entraine dans la psychologie de ce personnage des basfonds haut en couleurs. Il dresse une liste de ses ennemis qui doivent coûte que coûte se voir réduits en une tête coupée à exhiber. Mais bien des emmerdes attendent Solal et elles ne sont pas uniquement provoquées par les autres. On le suit une dernière fois avec délice dans des courses poursuites abruptes, des frankensteins modernes, au milieu d'un tas de bouteilles vides et d'une vie pathétique. Cette fois l'humour est plus fin, plus dérisoire, moins auto-ironique. A travers son personnage, Florian Eglin détrône avec humour, méchanceté et violence la vacuité, la bêtise et l'oisiveté.

(synopsis Amazon, hoho. Parce que sur la 4ème de couverture du livre, on a juste un extrait en deux lignes du roman)

 

 

Babelio acte III - verset 4.

 

Quel nectar que ce sortilège. Pur produit du Québec qui convient bien à mon raffinement : Whisky et sirop d'érable au sein d'une même bouteille, le mélange inattendu mais paradoxalement parfait. De quoi relever les papilles et dégager les sens quand l'esprit s'engourdit après une dure journée. Sur la chaîne tourne un vinyle de Bob Welch, membre regretté de Fleetwood Mac. Three hearts indique la pochette cartonnée. Un bon album dont les mélopées chatouillent l'oreille et rappellent immanquablement les albums du Mac où il collabora, sonorités similaires inévitables. L'un d'eux, Mystery to me contenant l'imparable morceau magique et mystérieux (on y parle d'Ovnis) qui vous scotche longuement dans la nuit, Hypnotized. Il ne manque plus qu'à s'allonger dans le fauteuil et me voilà livré à la belle vie, un bon livre en sus.

 

En matière de raffinement pourtant, je suis loin d'égaler Solal, ce bon vieux fou, good old chap, éminent membre et président de la société plus qu'immorale (amorale même  ?) de "Ces messieurs", qui peut se targuer d'évoluer dans les hautes sphères du monde Genevois sans risquer d'être importuné par une quelconque autorité, donc pouvant pratiquer un peu de torture et de petits meurtres ici et là parce que bon la médiocrité qui nous entoure, ça va bien cinq minute hein, mais je m'égare "...aux morilles", aurait rajouté Pierre Desproges que l'on peut citer ici eu égard à l'humour absurde, primesautier et subtil du roman. Evidemment vous ne rirez pas aux éclats, mais si vous vous laissez prendre aux phrases à rallonges interminables de Florent Eglin, aux tergiversations débouchant sur des jeux de mots ici, des allusions voilées là, une certaine absurdité tragicomique là-bas, vous êtes sur la bonne voie.

 

Au risque de livrer une métaphore cinématographique complètement à côté de la plaque (le Sortilège fait 30° d'alcool, ce n'est pas de la petite bière non plus mais crédieu, je ne pense pas être si vite ivre non plus), pour vous situer le ton général du roman d'Eglin, c'est les Monthy Pythons qui croisent Ingmar Bergman et Kill Bill. Donc de l'absurde, du nawak et de la rigidité, de la rigueur (l'écriture en larguera certains, ça c'est sûr) avec des éclats de violence et de sang (et même une reprise d'une scène bien précise de Kill Bill vol.2 avec une petite fille et Solal dans le rôle de Bill, si on veut. No spoiler, no spoiler). Et bien sûr une certaine idée de la classe à travers un ton assez unique. Bon et sinon de quoi ça parle ? De blessure inavouable, d'ennemis à se libérer, de batailles de classe (surtout contre les messieurs d'en face), de la perte de l'amour, du snobisme... De grandes toiles de fond qui semblent presque (trop de langue peut tuer la langue) un prétexte assumé à nous amener dans une ballade hors des sentiers battus. D'ailleurs je doute qu'il soit nécessaire de lire les autres volets de la "saga" d'Aronowicz (aucune allusion n'y sera donnée sauf éventuellement dans une note de bas de page, et encore) même si celui-ci clôt la "trilogie" pour de bon (en est-on bien sûr ?).

 

Bref un univers délibérément à part qui, l'on accepte ou pas, mérite d'être souligné pour sa totale originalité à manier l'inconscience bien consciemment (le vocabulaire est plus que rusé à ce stade et Eglin manie assez bien toutes les références littéraires, cinématographiques, historiques pour n'être qu'un simple petit écrivain qui fait son petit livre dans son coin) justement. Il faut aimer les cartoons, Borisvianisés à un (un)certain humour glacé stimorolisant enfumé de cigare où tout le monde en prendra dans la gueule, femme comme homme. Cheers !

 

 

♪♫ It's the same kind of story ...That seems to come down from long ago

Two friends having coffee together

When something flies by their window

It might be out on that lawn

Which is wide, at least half of a playing field

Because there's no explaining what your imagination

Can make you see and feel

Seems like a dream

They got me hypnotized.... ♪♫

(Fleetwood Mac - Hypnotized)

 

 

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"C'est alors, tandis que solal remplissait leurs verres sans en renverser la moindre goutte, il avait le coup, il tournait prestement le poignet, qu'ils furent tous deux témoins d'un phénomène à la fois insolite et inquiétant. En effet, le cadavre, tout mort qu'il était censé être, l'oeil à moitié ouvert, car il avait la paupière molle, se redressant un peu sur ses coudes, parla soudain d'une voix sombre et sinistre qui les fit frémir tous deux, saisis d'une affreuse angoisse par ces paroles qui franchissaient la barrière des possibles.

_ Cave canem, déclara le recousu malgré lui avec une sorte de halètement rauque, comme si cet effort, lancer cet avertissement, lui coûtait beaucoup, mais quoi ? Comment faire payer un mort, si ce n'est en l'empêchant de mourir tout à fait ?

_ Je n'ai pas peur des chiens, répondit Solal avec une longue hésitation, la main crispée sur sa bouteille et la voix tendue, j'ai déjà rencontré leur chef, le noir hautain avec les longues oreilles dressées, moyennant les mots appropriés, j'ai su passer outre, alors, en ce qui me concerne, je dirais plutôt cave nil vino, oui, ma crainte, c'est celle-là, manquer de vin, du Clos de l'Oratoire des Papes ou du Nom de Zeus.

_ Vous avez raison, il faut toujours une bonne bouteille sous la main ! coupa la conservatrice qui sautillait tel un lapin de carnaval, montrant par là, premièrement, qu'elle avait du ressort et, deuxièmement, qu'elle n'avait pas compris que Solal mentait, car en fait, il avait soudain drôlement peur.

Quand au mort qui avait mystérieusement jacté, il se recoucha aussitôt, laissant durement omber sa tête contre un volume épais à la couverture de cuir noir dont le titre inscrit en lettres rouge doré, Les manuscrits pnakotiques, brilla. Sur le dos de ce livre intriguant, on distinguait le tampon alambiqué de l'Université de Miskatonic dans le Massachusetts, sans doute un prêt interbibliothèque."

(p.134)