blackstar

 

 

David Bowie est mort.

Je n'aurais jamais pensé écrire ça. Pas maintenant, pas aussi tôt.

Je suis encore partagé par l'incrédulité, le refus, l'espoir et la tristesse, le tout mêlés d'un coup. Mais à l'écoute de Blackstar, son dernier disque, ce sont la première et la dernière chose qui reviennent, surtout devant les paroles aussi sombres et tragiquement biographiques de Lazarus, dollar days ou I can't give everything away (avec son harmonica aussi poignant que celui de A new career in a new town. Mais ici plus que l'aveu d'un nouveau départ vers l'ailleurs, c'est le constat de l'inéluctabilité qui se présente). Bowie était malade mais fidèle à son habitude de se consacrer à l'Art au delà de sa vie, il nous a fait un dernier cadeau. Tout en nous ayant cachés, à qui que ce soit, qu'il n'en avait plus pour longtemps. Et qu'il le savait.

 

I got seven days to live my life

Or seven ways to die.

(Seven)

 

Putain. David Bowie est mort. Je n'arrive toujours pas à m'y faire. Réécouter Blackstar, l'album, est un enchantement aussi magique que douloureux et les larmes viennent encore trop facilement. Black star. Bien sûr, c'était dans la lignée de la dernière transformation de Bowie hors du figuratif vers l'abstrait et la transfiguration artistique de l'infini. Il nous avait lentement habitué à son retrait et l'enchaînement des dernières trouvailles visuelles de ses pochettes était un signe pour celui qui est maintenant devenu L'incal. Incal noir sur Incal blanc, Etoile noire sur fond blanc. Etoile qui se divise en autant de transformations sous la principale, géante de la pochette, comme autant de déclinaisons du titre ou de l'essence de Bowie en une langue abstraite laissée à l'imagination de ceux qui écoutent, de ceux qui sont fans mais pas que : ceux qui peuvent et savent encore rêver. De l'être figé dans son aura sepia d'Heathen, on était passé au petit prince de Reality. Puis encore plus loin, quitte à diviser sur la notion de beauté de la pochette elle-même, au post-it et typo barré de The next day. Carré blanc conceptuel bouffant sans mal la photo de celui qui clama qu'on pouvait tous être des héros. Puis le carré s'est agrandi, révélant par délà la mort, l'immortalité de son auteur en une étoile, belle, sombre, majestueuse. Définitive. 7 étoiles en fait. Une seule qui peut se scinder en 6 petites déclinaisons (soit une piste-vaisseau-mère, Blackstar et ses presque 10 minutes et les 6 autres petits vaisseaux stellaires, plus courts mais non moins importants). Mais qui, unit, forme un tout. Comme les 7 passagers et semi-héros de L'incal qui finissent par en faire pleinement partie.

 

Look up here, I'm in heaven

I've got scars that can't be seen

(Lazarus)

 

Evoquer Bowie avec ce dernier album pas tout à fait totalement digéré fait remonter quelques souvenirs cocasses et pudiques en tous genres. Au moment où j'écris ça, je visionnécoute dans le même temps le dernier concert de Ziggy Stardust qu'Arte nous a gracieusement passé là ce mercredi soir en hommage après un docu sympathique et le culte Furyo. Me rappelle quand j'avais acheté Reality à sa sortie, en même temps que le dernier IAM. C'était alors dans le Virgin de la gare montparnasse, juste avant de filer en cours le matin. La vendeuse m'avait gratifié d'un joli sourire et dit "Oh, vous avez bon goût". J'ai souri en retour sans me poser la question de savoir si j'aurais dû faire du gringue (oh oui j'aurais dû mais je suis légèrement bête, vous savez. Ou timide. Mais ça revient au même). Et Hunky Dory au collège, gravé d'un disque pris à la médiathèque de là où bossait moman. Pochette photocopiée en noir et blanc avec verso un peu de touches de stabilo pour mettre un peu de couleurs. En fait le premier feutre qui m'est tombé sous la main. Je bossais dans la véranda, souvenirs d'un travail à faire. Et l'écoute du disque en boucle, quitte à gaver un peu mes parents, bien moins portés sur la musique du Thin white duke que moi. Et Outside ? Au début j'écoute l'album, gravé à nouveau pour la circonstance pour un voyage en Alsace et Allemagne. C'est la même période pratiquement. Ce n'est pas I'm deranged qui me marque immédiatement mais des titres comme The motel, A small plot of land ou No control qui me sidèrent. Preuve s'il en est de l'incroyable qualité de l'album mais je ne connaissais pas encore Eno alors. Et puis évidemment Lost Highway par la suite qui me terrasse et m'amène à redécouvrir une nouvelle fois comme une nouvelle naissance l'album. Et I'm deranged cette fois, comme un coup de foudre.

 

I know something's very wrong
The pulse returns the prodigal sons
The blackout hearts, the flowered news
with skulls design upon my shoes

I can't give everything....away....

 

(I can't give everything)

 

Bowie chante la fin sur Blackstar. Chacune des paroles de l'album n'annoncent que ça. L'impossibilité de ne pouvoir rester. L'aimabilité d'un artiste qui s'efface une dernière fois devant le mythe. Comble de la cerise sur le gâteau, j'ai visionné enfin très tardivement le clip de Lazarus au boulot cet après-midi. La dernière image de Bowie, rentrant dans le placard, telle une marionnette qu'on débranche, à l'envers, à reculons... Comme désarçonné, coupé des fils, du négatif en maints endroits (la citation est de Tarkovski, c'est la dernière phrase qu'écrit alors le cinéaste dans son journal intime, je la restitue ici légèrement modifiée)... La créature, l'incarnation Bowie, qu'on remet dans le placard comme le polichinel. C'est terrible et le titre et paroles de Lazarus ne font qu'accroître ce sentiment.

Bowie sera parti par la grande porte, fidèle à lui-même, le mythe en avant. Pour nous, pour lui, pour tout le monde.

Je reviendrais sur sa musique ici mais déjà, adieu Major Tom.

 

Here am I floating 
round my tin can
Far above the Moon
Planet Earth is blue
And there's nothing I can do.

(Space Oddity)