Chronique à lire avec "The thomas Crown affair part 1" de Michel Legrand que vous pouvez télécharger ici (avoir Winrar et itunes quand même --fichier m4a ).

 

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La vie de John Dillinger (Johnny Depp), criminel des années 30 des Etats-Unis au moment de la grande dépression, de la création du F.B.I, du dernier grand amour de sa vie et d'une chasse à l'homme tournée contre lui, l'ennemi public numéro 1...

 

J'adore Michael Mann donc je ne pouvais décemment pas louper son dernier opus et comme je ne pus aller bien souvent au cinéma en 2009, il était dit que je me le prendrais donc en vidéo, histoire d'en ajouter un autre à ma collection. Je n'attendais rien du film, aussi la déception fut moins forte que si j'avais nourri un long sentiment d'espoir, mais voilà, même si le dernier Mann contient des moments grandioses (qui prouvent là une maîtrise technique sans faille qui ne peut que laisser admiratif), c'est sans doute la première fois que je me suis un peu ennuyé en regardant l'un de ses films.

 

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(capt. A et B. - Public Ennemies)

 

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(Capt. C et D. - Miami Vice)

 

Dans la continuité de Ali, Collateral et surtout Miami Vice (images C et D), Mann recrée un univers aussi fidèle que possible à la réalité de l'époque du début des années 30. Il s'agit d'insérer le film d'époque dans une teinte contemporaine. Mêmes images d'un monde où la pauvreté cotoîe des trafiquants comme des gangsters, visions où le clochard désoeuvré se remarque dans le rétroviseur adossé à un lampadaire (B) comme une mère démunie qui héberge Dillinger et ses hommes pour avoir un peu d'argent (A), quitte même à demander à ce qu'on l'emmène. Tout pour changer de vie. Dillinger était apprécié du peuple à l'époque, ce n'était pas un tueur et Mann le sait. Face aux autres acteurs, Depp emporte la mise, porte le film sur ses épaules (la personnalité du personnage est la plus aboutie de toutes dans le film) face à une Cotillard qu'on voit peu et un Bale qui hérite d'un personnage un peu effacé une fois de plus (depuis quelques temps Bale semble en perte de vitesse. Fatigué Christian ?). Le souci de réalisme est tellement poussé que les rares moments où quelque chose ne va pas, on le remarque malheuresement. Je veux parler du vide en tant qu'esthétique mais aussi problème apparent à l'image.

 

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(E et F. - Public ennemies)

 

Dans de courts plans, les rues sont vides alors qu'elles étaient chargées de badauds, de policiers qui tirent l'instant d'avant, on ne croise aucune voiture en sens inverse, personne qui se cacherait de justesse derrière un pilier. Beh ? Michael, où sont les figurants ? Il manquait des costumes ? On pourrait m'objecter que depuis ses derniers films, Mann est rentré dans une stylisation qui tend à l'abstraction, je suis d'accord. Mais pour que l'abstraction marche, il faut voir sa matière à l'écran ou sur la toile (toile de cinéma comme toile de peinture), il faut lui laisser de quoi se développer. Certains plans ainsi étonnent (G : la prison avec personne aux vitres qui coupe l'image en une étrange diagonale) quand Mann ne peint pas le paysage directement à l'instar de Miami Vice (H : la campagne filmée... comme la mer !).

 

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(G et H - Public ennemies)

 

Pourquoi une comparaison avec Miami Vice ? Sur la forme et le fond essentiellement. Comme pour Miami Vice, Mann filme en DV haute résolution pour bénéficier d'une immersion par l'image (comme le son). Procédé mis en place à moitié sur Collatéral où les séquences de jour étaient filmées avec une pellicule argentique à la différence des séquences de nuit, traduisant là un battement irréel lié à la nuit, à la mission de Vincent, au tueur lui-même. Sur Miami Vice comme ici, le numérique est utilisé de jour comme de nuit mais plus ou moins de bonheur. Si Miami Vice restait ici toujours lisible puisque Mann essayait de livrer un fond homogène et cohérent où le bleuté (de la mer, du ciel, de la nuit) se disputait à l'orange et l'ocre (des phares, d'une explosion, de colis, de sang) --voir plus bas, captures K,L,M--, il n'en est pas de même sur Public Ennemies face à la grisaille bétonnée des années 30. En extérieurs, le rendu est magnifique, en intérieur (capture I) ou face à une source de lumière trop puissante (capture J), soit l'on ne voit presque rien, soit la rétine se décolle tellement ça fait mal (et c'est parfois très moche pour certaines séquences en intérieur aussi).

 

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(Captures I et J - Public Ennemies)

 

L'autre rapport avec Miami Vice, c'est dans la construction de figures de personnages qui servent plus à assoir la stylisation de Mann. Les détracteurs de ce dernier n'ont pas manqués d'ironiser sur les personnages de Jamie Foxx, Gong Li ou Colin Farrell. C'est vrai qu'on pourrait simplifier Miami Vice (comme Public ennemies) en résumant l'histoire à un Boy meets girl, they fall in love but they can't be together. Mais ce serait un brin cynique et réducteur quand on connaît les films de Mann et son romantisme qui imprègne de nombreuses scènes (rappelez-vous les adieux déchirant entre Val Kilmer et sa compagne dans Heat par exemple, le dilemme et la méprise de Dollarhyde dans Manhunter...). Figures donc simplifiées, ramenées à leur substance première mais ne manquant pas de s'aimer, de s'humaniser au contact de l'autre (je pense à De Niro dans Heat... Quand le solitaire laisse tomber la carapace, magnifique moments). Il y avait une profonde empathie et mélancolie dans Miami Vice, amplifiées par le ciel et la mer, tableaux vivants en reflets des sentiments humains comme ces instants où Sonny regardait au loin la mer, s'apprêtant à faire une nouvelle fois un travail lassant, fatiguant et dangereux.

 

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(captures K, L, M, N : Miami Vice)

 

Miami Vice tendait à choir vers une idée d'absolu. Si les cieux où la mer révélaient un infini d'où l'humain était moins que rien (voir l'avion ou le hors-bord tout petits en K et M) qui l'excluait, ce dernier pouvait au moins se raccrocher à de profond sentiments d'amitié (envers son coéquipier) et d'amour. Public Ennemies évacue curieusement ces moments en proposant un fond qui ne magnifie pas tellement une histoire basique. On aimerait ressentir plus d'empathie pour Dillinger, craindre pour lui, ressentir un certain respect pour ses deux tigres qui se livrent une lutte mortelle, mais non. L'avenir, le fait d'aller en avant dans un avenir inconnu comme le déclare Dillinger à Billie (Marion Cotillard), sa compagne est bien typique des personnages de Mann mais on s'y bute comme à un mur. Pas de ciel, pas d'échappatoires, pas d'espoir sans doute. Et une fatalité qui évacue l'attachement aux personnages aussi bons que soient les acteurs. Pas d'enjeux non plus ou rien qui pourrait être proposé comme un cartel de drogue à démonter, un tueur en série à retrouver ou à arrêter, juste une fuite en avant. Une chute en avant. Mais là où Heat ménageait la respiration, la surprise, l'ouverture, l'inattendu; la reconstitution ici embaume le film au lieu de le laisser vivre. Et Mann ne s'autorise visiblement aucune fantaisie comme pourrait les lui donner les fictions précédentes.

 

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(captures O et P - Public ennemies)

 

Pourtant la maîtrise de Mann reste exemplaire. Les gunfights sont millimétrés, la gestion du background comme du premier plan font merveilles (Comme dans les plans O et P où l'homme de main de Dillinger tape un coup de crosse contre la porte pour le prévenir de l'arrivée de la police. Depp/Dillinger tourne juste la tête pour comprendre que ça va barder et qu'il faut finir le braquage à tout prix. Puis on repasse au premier plan sur le visage contrarié de celui qui prendra bientôt en otage un policier...), les bruits percutent et certaines séquences sont clairement à la limite du génie. Tel ces séquences où Dillinger regarde un film qui le met en scène et comprend à la vision qu'il ne s'en sortira pas, que bientôt il se fera fauché, qu'il ne fera bientôt plus de vieux os. Ou bien la visite impromptue du comissariat où les agents du bureau fédéral ont élu domicile. Une voiture qui s'en va après un désastre avec l'amertume sur les lèvres (capture Q). Un regard figé dans le temps (capture R). Dans ces plans, l'économie et la sobriété de l'instant élèvent le film vers des sommets.

 

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(Captures Q et R - Public Ennemies)

 

En soi, le dernier film de Michael Mann n'est pas mauvais. Il n'est pas moyen non plus. Mais il est juste bon à mes yeux. La stylisation l'a cette fois emporté sur la narration, au détriment du spectateur. Un film à revoir donc sans doute pour encore mieux l'apprécier mais qui laisse sur un sentiment mitigé d'avoir vu des fragments sublimes au milieu d'autres, bien plus mornes.