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Curieusement je préfère la jaquette de la bande originale plutôt que celle du DVD Gaumont.

 

Nosferatu, fantôme de la nuit (1979).

 

A wismar, les habitants meurent par centaines : la peste est arrivée sur la ville et avec elle ses morts absurdes. Or, ce qui a propagé l'épidémie n'est autre que le comte Dracula, puissante créature maléfique qui vient de s'installer dans une maison vide de la ville, juste en face des époux Harker. Seule Lucy pourra sans doute arrêter le monstre en se sacrifiant...

 

J'ai longtemps repoussé le visionnage de ce film, ayant peur de me retrouver face à un énième remake (ma plus grande hantise) qui n'apporterait pas grand chose au mythe de Nosferatu apparu chez Murnau mais grandement inspiré du Dracula de Bram Stocker (un de mes livres de chevet). Mais dans le même temps je me doutais bien que le style d'Herzog, toujours à part, empêcherait clairement une simple reprise sans âme des motifs lié aux suceurs de sang.

Sans être une totale réussite à mes yeux, le film demeure pourtant des plus fascinants, nécessitant d'y revenir régulièrement avant de l'apprécier, la première fois constituant déjà en elle-même quelque chose d'étrange. Parce qu'ici, même si vous avez déjà passés le pont, les fantômes sont depuis longtemps déjà venus à votre rencontre. Déjà, et c'est le plus étonnant, nécessitant du spectateur un petit temps d'adaptation (certains détesteront), le film est un hommage pleinement revendiqué au muet et spécialement au film de 1921. Cela passe par les postures et gestuelles des acteurs qui, tendues, ralenties d'une seconde, opérant un surjeu et créant un décalage, comme si le passé revenait vers nous. Troublant. D'autant plus qu'Herzog cite à de très nombreuses reprises le film de Murnau, reprenant le même plan quand une infime variation n'a pas lieu.

 

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Puis, il faut souligner aussi plusieurs points importants qui contribuent à l'ambiance si particulière de ce film. Déjà, outre Klaus Kinski, on trouve alors pour la première fois chez le cinéaste, des acteurs connus (Adjani, Bruno Ganz), voire pour le folklore, des comédiens ayant déjà joués chez lui (l'assistant de petite taille à la fin) quand ce n'est pas des invités de passage qui ajoutent à l'outrance ou au décalage (Roland Topor en fait trop sur ce film je le signale...). Et puis, la dimension sonore ensuite. Comme pour de nombreux autres films d'Herzog on retrouve le groupe Popol Vuh à la musique mais l'utilisation qu'en fait le cinéaste s'avère des plus restreintes. Dans la bande originale (d'une grande beauté), on a près de 14 morceaux tous aussi passionnants oscillant entre folk et transe psychédélique avec des pointes d'ambiant. Pour le film, Herzog ne reprend que 2,3 morceaux tels que le Brüder des Schattens (qui devient un thème principal-leitmotiv réutilisé un peu à outrance) ou le Höre, der du wagst (pour les quelques moments de complicité du couple Harker). Certaines textures sonores ressurgissent même d'Aguirre curieusement, ce qui n'est peut-être pas si étonnant quand on y réfléchit.

 

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Jonathan Harker se reposant à flanc de montagne.

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Hias sur la montagne dans l'étrange Coeur de Verre.

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(Moine au bord de la mer - 1808,1810 - Caspar David Friedrich)

 

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(Femme a la fenêtre, 1822, Caspar David Friedrich)

 

Car le film est autant dans la continuité de la filmographie d'Herzog que du romantisme pictural allemand auquel il renvoit. Adjani qui regarde les navires à la fenêtre, comment ne pas y voir un contrechamp de la femme à la fenêtre de Friedrich (le reflet des voiles de navires est particulièrement visible à la fenêtre) ? Le jeune Harker se reposant à flanc de montagne ou de falaise, comment ne pas penser au berger Hias de Coeur de verre qui semble dominer le monde. Et cette brume qui ressort de la solitude de l'homme face à la nature aussi bien chez Friedrich que Herzog... D'autant plus qu'esthétiquement, la photographie du film est aussi belle que celle de Coeur de Verre, créant d'étranges tableaux à l'écran.

 

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Et puis, outre le fait qu'Herzog s'approprie totalement le matériau d'origine afin de le faire totalement sien (en plus des nombreux détails inhérents au film de 79 qui ne sont pas dans celui de 21, la fin change radicalement en apportant une surprise glaçante), il faut noter que sa vision de la créature (le nosferatu) se charge d'une profonde empathie. Chez le cinéaste traitant de la solitude comme de la folie humaine, on pouvait s'attendre à prendre de pitié le vampire et c'est d'ailleurs ce qui se passe. Ce magistral tour de force nous fait amplement comprendre l'enfermement d'un être au délà des siècles et cette chaleur humaine, cet amour, sentiment ô combien trop humain, qu'il se plaît alors à espérer. Nosferatu devient dès lors une créature pathétique et terriblement bien plus humaine qu'on pouvait s'y attendre au sein de ce film étonnant et passionnant.