nerudaNeruda (Pablo Lorrain - 2017)

 

Plongée dans les apparences dans une traque aux accents littéraires (la voix-off omniprésente, presque Malickienne risque d'en gêner pas mal...) entre un poète répudié pour son appartenance communiste et le policier qui s'est mis en tête de l'épingler à son tableau de chasse.

 

Mais peux-t-on rattraper un mythe (à l'image de tout un pays qui ne semble que faire corps au gré des poèmes de Pablo Neruda) ? C'est la question que se pose Pablo Larrain dans ce faux biopic, plus réjouissant qu'il n'y paraît.

 

 

A ce jeu du chat et de la souris, chacun refaçonne l'autre, se le re-imagine constamment dans ce qui peut commencer comme un "biopic" (notez les guillemets donc) pour continuer vers le film noir pour finir western dans la blancheur immaculée de la neige. Le cinéaste ne cache pas que son poète est un anti-héros. Quand au policier, il se prend pour le véritable héros de l'histoire, personnage plus ubuesque qu'on ne le croit. Au final, c'est par le biais de ce personnage secondaire du policier que Neruda deviendra ici véritablement un héros. Et parviendra à nous émouvoir justement en l'évoquant alors que c'était pourtant son chasseur.

 

Superbe, souvent drôle (Neruda est vraiment un anti-héros je le répète et Larrain de s'amuser avec ce qu'il peut en faire) voire émouvant (ce final qui transcende l'art, la mort et le vivant et élève le film d'un coup, fabuleux). Grand film. Le premier de 2017 alors pour moi quand je l'ai vu et je regrette d'être un peu en retard avec cet avis après-coup...

 

======  

 

jackieJackie (Pablo Lorrain - 2017)

 

Pablo Larrain, acte II (et sans doute va t-il nous tourner un troisième film avant la fin de l'année le diable d'homme ?).

 

Après Neruda, Larrain revient à la charge avec un film un poil moins prenant du fait qu'il lui laisse un peu moins de marge de manoeuvre. Neruda était un poète et en tant que tel son écrit et sa vie se confondaient avec l'Art en lui-même, quitte à oser certaines audaces. Avec Jackie toutefois, le réalisateur a le bon goût d'à nouveau proposer un portrait hors-norme stupéfiant dans sa proposition de n'en rester qu'au moment de l'Après.

 

 

Après la mort de JFK et donc dans l'instant du deuil.
Larrain filme Portman comme une sculpture, chaque coup de burin vertigineux insiste sur la répétition de ce visage, de cet être traumatisé que Portman porte littéralement à bout de bras. Le film en demeure donc tour à tour émouvant, étouffant, irritant quand Larrain se confond avec le journaliste doutant de la représentation du personnage qu'il a en face de lui et que Jackie se blinde tour à tour entre l'aveu et le ton cassant de celle qui est définitivement revenue de tout.

 

Au final, un film audacieux dans ses parti-pris qui ne craint pas de s'aliéner le spectateur, de lui faire traverser une épreuve, celle du deuil de son personnage principal, chemin de croix plus que doloriste. Un film casse-gueule aussi qui fera fuir certains, bailler d'ennui les autres. Mais pour moi au final, passionnant.

 

 

Et la musique lancinante de Mica Levi qui hante une fois de plus après la bande originale "concassée" de Under the skin...

 

======

 

20th_century_women 20th century women (Mike Mills - 2017)

 

Ce soir là, j'avais prévu d'aller voir Split à la base, la séance était complète (voilà bien la première fois que ça m'arrive !). Je me suis rabattu sur ce film qui figurait également dans ma liste à voir (longue la liste, longue hein) et je n'ai pas été déçu. Au vu de son casting, de la bande annonce (pas vu), des visuels glanés ça et là, on pourrait m'objecter que nous avons à nouveau là un énième film indépendant pour Sundance, oui et non car ça va un peu plus loin que ça.

 

Tant dans son propos (mêler la vie d'un jeune garçon au regard de trois femmes de différentes générations et donc donner des points de vues tant sociologiques qu'identitaires et sexuels propres à la construction d'un être humain en regard de son sexe et de comment il est perçu par les autres) que sa mise en scène (qui mêle tour à tour fiction et documentaire --les photos et extraits vidéos qui apportent toujours une contextualisation bienvenue-- que clippesque --et c'est en soi logique puisqu'on entre dans les années 80 peu après. Le film dresse clairement 1979 comme frontière avant un grand changement --aussi bien en montrant l'éphémère mais énergique mouvement punk que Nixon plus tard-- essentiel et historique avant une décennie totalement différente mais dont les prémisses se font sentir par petites touches), le film marque des points.

 

 

 

Les comédiens sont épatants aussi.
J'ai toujours été fan d'Elle Fanning, pour moi plus douée que sa grande soeur donc je suis à nouveau conquis. La voir jouer une personne se changeant discrètement en zombie dans Super 8 représentait pour moi basiquement l'essence de ce que peut être un jeune comédien et comment il capte et vit avec son métier (qui est un travail d'apparences et de construction --qui peut rejoindre la construction identitaire, il n'y a qu'a voir comment certains sont "habités" par leurs rôles, et souvent la vie s'est mêlée à la fiction on le sait). Rien à dire sur Annette Bening, parfaite, ambigüe, tour à tour cassante et touchante. Greta Gerwig aussi est parfaite. Elle m'a scié. Et Billy Crudup tout comme le jeune Lucas Jade Zumann, rien à redire.

 

Bref, un film drôle, émouvant, rythmé (cette B.O Punk qui fait cohabiter les Talking heads avec Louis Armstrong, Black Flag avec Bowie et les Buzzcocks et puis y'a les Clash, bien sûr, indispensables !). Et puis son jeu de voix-off qui m'a renvoyé au "dialogue" de Neruda mais ici plus détaché, toujours en regard avec le passé, le présent, le vécu et l'avenir. Et puis du vécu où l'on va tous se retrouver (on a tous connu cette fille qui nous a fait un peu trop battre le coeur, ne niez pas...).

 

 

Je suis sorti du film sur un petit nuage. Le truc qui fait un bien fou. C'est pas tous les jours qu'on voit un film citer directement Koyanisqaatsi, le féminisme, Siouxsie and the banshees et une discussion sur le rôle du clitoris là comme ça, sur le pouce, presque entre le fromage et le dessert. o_O

Je veux le revoir.

 

======

 

paterson Paterson (Jim Jarmusch - 2016)

 

Paterson est un film où il ne se passe rien, donc en somme il se passe tout.
Paterson c'est le nom de la ville où Paterson officie comme conducteur de bus. Accessoirement Paterson (le conducteur, pas la ville) est poète à ses heures perdues. Or Paterson (la ville) dispose d'une forte concentration de poètes et artistes qui y ont passé pas mal de moments de leur vie. Il y a aussi accessoirement la plus forte concentration de jumeaux de toute l'Amérique.

 

Il ne se passe rien et tout parce que Paterson (le film) est une ôde au quotidien, aux petits riens qui font tout le sel de l'existence. Oui, dis comme ça, ça ne veut rien dire. Mais en même temps ça veut tout dire. Surtout qu'il faut prendre le temps de se laisser porter par le film. Si vous n'aimez pas maintenant c'est pas grave, revenez-y plus tard. Quelque part il y aura toujours quelque chose qui résonnera là dedans avec votre propre vie. Si ce n'est tout le film, ce sera une scène ou deux. C'est tout et pourtant c'est déjà grand.

 

 

Ce fut pour ma part ce cahier où Paterson (le personnage) couche méthodiquement chaque matin avant de démarrer son bus, ces petits poèmes qui ne riment pas forcément et se veulent le plus coller à des impressions, des sentiments, du ressenti. Je dessine beaucoup, je note énormément de choses. Dans des cahiers multiples, grands, petits, reliés ou non. Donc je comprends tout à fait le sentiment qui parcourt le personnage vis à vis de cette possession très personnelle, une extension de lui-même, lui qui n'a aucun téléphone portable et n'utilise aucunement d'ordinateur au contraire de sa compagne (la sublime Golshifteh Farahani), plus "high tech" que lui, plus exubérante et extraverti que lui-même aussi. Un rôle donc très intériorisé pour Adam Driver qui s'en sort à merveille. On citera aussi Marvin, bouledogue névrotique, colérique et grognon, possible vrai héros du film.

 

A l'instar de Everything will be fine (que j'avais encore plus adoré), ce sont les petits riens qui font la vie. Dans le film de Wenders, on partait du postulat d'un traumatisme pour assister à une lente reconstruction qui s'étalait sur plusieurs années avec des ellipses et petits instants découlant d'une cause devenue de plus en plus souterraine. Ici, l'on vie au jour le jour, on savoure l'éphémère. Jarmusch comme Wenders fait du film-haïku, du petit poème cinématographique. On pourra se laisser tenter ou non suivant sa sensibilité. Mais en admettant qu'on fasse le voyage je ne pense pas qu'on ne sera pas trop déçu.