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Vers la fin de l'année 1560, une armée de conquérants espagnols s'engage dans la forêt vierge à la recherche du légendaire Eldorado, la cité de l'or dont parlent les Incas. La fatigue, la maladie, la menace d'attaques indiennes ralentissent la progression des soldats. Pizarro charge Pedro de Ursua d'aller avec une quarantaine d'hommes reconnaître le terrain. Aguirre, un personnage ambitieux et survolté, se révolte, prend la place de Ursua et décide de chercher l'Eldorado pour son propre compte. L'expédition tourne au cauchemar...

 

"C'est dans un livre pour enfants que feuilletait le fils d'un de ses amis que Herzog a vu pour la première fois le nom de Lope de Aguirre, noble espagnol qui faisait partie des expéditions de Pizarre, et, à la suite d'une scission dont on sait peu de choses, se perdit avec ses troupes, échoua sur on ne sait quel récif du fleuve et de l'Histoire. Cette piste qui se perd et que nul n'a songé à suivre jusqu'à son terme ne pouvait qu'aiguillonner l'attention de l'auteur de Signes de vie et de Fata Morgana."

("Werner Herzog" par Emmanuel Carrère. Collection Cinégraphiques, éditions Edilig, 1982.)

 

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"Ce n'est pas un bateau, ce n'est pas un arbre, ce n'est pas une flèche..."

 

Aguirre est le film qui dévoila grandement Herzog aux yeux d'un certain public, lequel avait déjà été bien bousculé par Les nains aussi ont commencé petit. Avec ce film au tournage chaotique (le cinéaste, fidèle à ses méthodes qui mêlent le documentaire à la fiction choisit de tourner quasiment sur les lieux mêmes, livrant des séquences immersives et nullement truquées comme la séquence des radeaux sur les rapides --l'inquiétude se lit véritablement chez les comédiens dont le radeau est bloqué-- ou celle de la montée du fleuve dans la nuit --qui emporta vivres et une partie du matériel de tournage de l'équipe--, choisit délibérément de les inclure dans le tournage), Herzog impose Kinski comme le comédien à même de figurer la démesure s'incarner en un corps.

 

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"Je crois que j'ai des hallus, je vois des bateaux dans la jungle.

_ Reprend un peu d'eau douce, ça va passer..."

 

Pourquoi Kinski ? Parce que comme l'indique naïvement Herzog alors, Kinski a quelque chose qui se place au-dessus de tout talent, de toute connaissance, de tout professionnalisme, qui est unique mais qu'on ne peut expliquer (*). Ceux qui ont vus le superbe Ennemis Intimes comprennent bien qu'au délà d'un acteur insupportable quasiment (et dont personne ne voulait ou presque), ce que pointe Herzog, c'est bien le talent intuitif de Kinski. Herzog connaissait déjà Kinski depuis un bon moment de fait et savait donc non seulement à quoi s'en tenir, mais aussi, quelles pouvaient être les limites du comédien et il n'est pas interdit justement de penser que si Herzog a fait le choix de Kinski, c'est bien parce que l'acteur était à la démesure et à la folie du personnage.

 

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Ce dernier n'hésite pas à promettre monts et vallées, ou plutôt richesses et merveilles à des soldats fourbus ne rêvant que de gloire pour finir par les emmener sur un chemin de folie où ils ne trouveront que la faim et la mort. Le film même de par son style documentaire (pas de plans fixes, la caméra d'Herzog est toujours en mouvement par la grâce de surprenants plans-séquences --les deux attaques de villages indiens semblent prises sur le vif même--) est un gigantesque témoignage de ce basculement presqu' imperceptible au spectateur, le temps se ralentissant lentement, les hallucinations de soldats miséricordieux gagnant alors lentement le spectateur. Sans oublier la musique de Popol Vuh qui ajoute à cette étrange fascination hypnotique (l'ouverture du film, dans les nappes et sonores, et visuelles de la brume du Machu Picchu  donne le ton, inoubliable) et le travail du son (où le silence soudain préfigure chacune des attaques d'indiens presqu' invisibles, incarnations silencieuses d'une nature inquiétante) ou divers sujets (la corruption de l'homme par la richesse, le statut de l'église) qui parachèvent un ensemble prestigieux. 

 

Près de 40 ans (le film fêtera son anniversaire en 2012) après, Aguirre garde son pouvoir de fascination intacte et s'impose comme une oeuvre majeure des années 70 comme du cinéma.

 

 

 

(*) "Werner Herzog" par Emmanuel Carrère. Collection Cinégraphiques, éditions Edilig, 1982.