Un couple de bourgeois parisiens, Roland (Jean Yanne) et Céline (Mireille Darc), part sur les routes du week-end pour rejoindre une belle-mère dont l'héritage est fortement convoité. Pourtant ce voyage somme toute anodin se transforme rapidement en une odyssée régressive vers la barbarie et la mort...

 

 

"C'est un film qui déplaira sûrement à la majorité des spectateurs... Parce que c'est méchant, grossier, caricatural, dans l'esprit de certaines bandes-dessinées d'avant-guerre. C'est plus méchant que Hara-Kiri, ça rappelle un peu Pim, Pam Poum. C'est plein de sang et d'injures. Comme Les carabiniers, et je pense que pour les mêmes raisons ça ne marchera pas."

Jean-Luc Godard dans le télérama du 14 janvier 68, peu avant la sortie du film.

 

 

Effectivement...

 

En 1967, Godard est au sommet de son art mais aussi l'apogée de sa présence médiatique. Son couple avec la jeune Anne Wiazemsky est visible partout dans le presse, le cinéaste est même plus omniprésent que jamais. Pourtant c'est un Godard en crise avec lui-même, et éreinté qui s'amorce lentement. La chinoise, son précédent film a été démoli un peu partout face à un Godard qui croyait pouvoir dépeindre avec naïveté et poésie la jeunesse maoïste française. Visible un peu partout, le cinéaste est une proie facile d'ailleurs et avec une certaine lucidité, il le sait plus que n'importe qui. Arrivé au bout de 14 longs métrages et presque 11 sketchs et courts-métrages divers en pas moins de 7 ans, ayant touché à presque tous les genres, constamment fait basculer le cinéma dans ses marges, le cinéaste s'interroge sur lui-même et son cinéma face aux bouleversements sociaux à venir (le Godard militant n'est pas loin, il apparaissait déjà en filigrane dans 2 ou 3 choses que je sais d'elle). Il pressent qu'un changement doit se faire jour, ce sera Week-end, son film "d'horreur", son film "trouvé dans une décharge", "égaré dans le cosmos". Un film chaotique, bordélique où le plus le film avance, plus l'on bascule dans le néant.

 

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Pour le film, le cinéaste dispose d'un budget de près de 950 000 francs ce qui lui permet d'embaucher deux vedettes montantes en Jean Yanne et Mireille Darc à qui il fera passer un certain enfer, ainsi qu'une débauche de voiture cassées, parfois neuves aussi comme sa propre Alfa Roméo bleue qu'il décide de fracasser à coups de masse avec un certain plaisir. Une telle somme d'argent fait réfléchir et le cinéaste se retrouve dès le début empli d'une certaine inquiétude : comment arriver à gérer avec ça ce qui va s'avérer être son dernier film de cinéma avant une longue pause militante et politique qui cassera brutalement l'image du Godard 60's ? Sans doute en construisant et articulant son film sur le plan de la technique pure en alignant les scènes autour de 4 longs plans-séquences principaux dont un travelling circulaire sans fin dans une cour de ferme autour d'un piano ou une scène culte d'embouteillage meurtrier et chaotique.

 

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Des stars chez Godard, c'est étonnant. Apparemment Mireille Darc, grande fan de Pierrot le fou désirait tourner avec le cinéaste depuis un moment, désireuse de changer son image de jeune femme qui "croque fortune et mâles". Une rencontre a lieu mais Godard, caché derrière ses lunettes noires ne dit rien pendant un bon moment, jusqu'a ce que l'actrice lui demande pourquoi il accepte de la prendre. Réponse glaciale de l'intéressé : "Parce que vous m'êtes antipathique, parce que je n'aime pas le personnage que vous êtes dans vos films comme dans la vie, et que le personnage de mon film doit être antipathique. Ah, j'oubliais : vos cheveux sont trop blonds, faites les châtain clair. Et venez sans maquillage, juste un peu les yeux, et encore..."

 

Pendant tout le tournage, Godard ne va pas cesser d'humilier l'actrice et sera aussi très odieux envers Jean Yanne. Pour l'habillage de Darc, il lui choisit des vêtements ordinaires, criards, moches et le premier jour du tournage, la fait s'allonger dans une mare d'eau froide, la fait barbouiller de boue, pour ne même pas tourner qui plus est. "Lors de la scène où le couple se dégage de l'habitacle en feu de sa voiture, écrasée sous une pile de carcasses d'automobiles et d'avions, Godard fait durer l'attente au maximum, au risque de laisser brûler tout le monde sous les ruissellements d'essence". Le traitement sera similaire pour Jean Yanne (le cinéaste ne lui parlera même quasiment pas même s'il préfère Yanne à Darc au fond) et les deux acteurs s'entraideront pendant tout le tournage. "Nous nous sommes mutuellement soutenus, écrira Darc, nous avons tout encaissé sans jamais protester, et nous nous retrouvons ensuite pour échanger nos souvenirs de bidasses. ça sentait beaucoup la merde ce tournage, on a pédalé dans les oeufs pourris, charrié les poubelles, rampé dans les sous-bois verdâtres, et partout je me suis raccroché à l'humour de Jean, à son parfum aussi, pour ne pas craquer. C'est notre fierté mutuelle, de ne pas avoir craqué."

 

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Le résultat est visible à l'écran en plus des flots d'hémoglobine que Godard déverse. Jamais autant le sang n'avait coulé et la mort n'avait été montré d'une manière aussi brutale et absurde à l'image de la réplique de Roland à sa femme quand elle demande aux corps si c'est la bonne direction pour Oinville : "Mais ils sont morts tous ces cons !". Godard est en colère et signe un film glauque, bête et méchant (toutes les distanciations brechtiennes du film comme autant d'adresses au spectateur pour souligner la crasse et la veulerie stupide du couple de bourgeois qu'il dépeints, aussi médiocres que ces autres personnages) qui pue constamment la mort. Un film-malade, de malade, pour malades, une expérience somme où le chaos règne, ce qui n'empêche pas le cinéaste de délivrer des plans formidables et deux hommages à Persona de Bergman. Le premier, visible dès l'ouverture à travers une longue confession érotique de Darc (inspiré aussi d'histoire de l'oeil de Georges Bataille) semble à la fois une copie et un hommage à la grande scène de confession sexuelle du film de Bergman entre Bibi Andersson et Liv Ullman --sauf qu'ici on semble déballer un peu tout et n'importe quoi, même qu'il y est question de jeu sexuel avec un oeuf. Le soir de l'enregistrement de la scène (dernière séquence tournée mais mise au début du film au montage), Darc laissera un panier rempli d'oeufs sur la palier de l'appartement du couple Godard/Wiazemsky avec ce message : "Passez une bonne nuit". gneeuh Le second, moins visible, quand au moment de l'accident de voiture du couple, Godard fait génialement sauter la pellicule à l'écran, créant une sorte d'ellipse meurtrière comparable au film qui brûle pendant Persona.

 

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Comme dit plus haut, Week-end est un film malade mais, à défaut d'être un chef d'oeuvre, il a les atours d'un grand film, même un brin dégénéré. De fait, même si l'on s'ennuie parfois (le dialogue politisé livré par un noir et un arabe --qui n'en est pas un au passage car Laszlo Szabo, habitué des tournages Godardiens, est d'origine Hongroise si je ne me trompe pas-- est non seulement daté mais aussi incroyablement chiant surtout si comme moi l'on est pas spécialement versé dans la politique. Désolé je me dois de le dire mais là j'ai failli sévèrement dormir), des visions et plans du film restent en mémoire, sa férocité, sa noirceur, son voyage vers une apocalypse de la machine ne peuvent qu'ébranler le spectateur, sans oublier ses personnages où cette fois, rien n'est à sauver. Une sorte de bras d'honneur gonflé et envoyé à la gueule du spectateur. Geste suicidaire qui tient du courage presque infantile, Godard n'étant pas dupe de l'échec du film quand il sortit (voir citation en haut).

 

Avec ce film, Godard choisit lui-même de mettre fin à son cinéma tel qu'il le concevait à l'instar des deux cartons finaux, "FIN DE CONTE", "FIN DE CINEMA", comme une réponse au carton initial du "INTERDIT AUX MOINS DE 18 ANS". Le dernier jour du tournage, le cinéaste réunit d'ailleurs lui-même dans son appartement son équipe rapprochée pour leur conseiller de chercher du travail ensuite dorénavant avec d'autres cinéastes car il désire "arrêter de tourner pendant un certain temps".

Fin d'une période, mais non d'une carrière...

 

Les informations, citations en italiques proviennent du Godard, une biographie d'Antoine de Baecque aux éditions Grasset.