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Prague, 1942, opération "Anthropoïde" : deux parachutistes tchèques sont chargés par Londres d'assassiner Reinhard Heydrich, le chef de la Gestapo et des services secrets nazis, le planificateur de la Solution finale, le "bourreau de Prague".

Heydrich, le bras droit d'Himmler. Chez les SS, on dit de lui : "HHhH". Himmlers Hirn heißt Heydrich -- le cerveau d'Himmler d'appelle Heydrich. Dans ce livre, les faits relatés comme les personnages sont authentiques.

Pourtant, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L'auteur doit résister à la tentation de romancer. Il faut bien, cependant, mener l'histoire à son terme...

 

La rumeur s'est propagée jusqu'à moi et c'est finalement après un Bukowski, puis un recueil de nouvelles de Shalom Auslander que j'ai entrepris la lecture de cet imposant ouvrage non par sa taille mais par la documentation incroyable qu'a rassemblé l'auteur et sa volonté de ne pas livrer directement un roman historique mais un objet hybride et constamment lucide vis à vis de ce qui est raconté. En effet, et c'est tout à fait inédit dans ce genre de "roman" (à tel point que Laurent Binet s'aperçoit comme il l'écrit, qu'il fait un "infra roman" (p 327)), nous avons à la fois des chapitres à proprement parler "historiques" et d'autres liés à l'auteur, lui-même plus ou moins narrateur des passages liés à l'Histoire avec un grand H.

 

En effet, les chapitres où l'on plonge dans le grand bain de l'histoire sont mis en fiction et abordent donc ce tournant de la seconde guerre mondiale pour être ensuite maintes fois corrigés, repris, expliqués, évalués dans un chapitre peu après où l'auteur revient sur les notions de style, tournures de phrases et anecdotes historiques plus ou moins liées à tout ce qui touche à l'opération "anthropoïde" mais pas que. Le roman étant divisé en deux parties inégales, il en revient souvent que la première partie, la plus longue (349 pages pour 92 à la seconde !) oscille donc une histoire qui se met longuement en place et l'histoire d'un homme qui s'investit sans doute trop, jusqu'à ce que cela envahisse sa propre vie. On s'intéresse donc par empathie au narrateur et auteur dans un premier temps, d'autant plus que ce dernier, par respect pour ses "personnages" ayant déjà existés, ne cherche pas à leur inventer une quelconque vie personnelle, du moins sans entrer dans trop de détails. Par contre, on en sait largement sur sa vie et ce qui l'a poussé à s'intéresser aux destins de ces héros et martyrs, monstres et bourreau.

 

Oui, bourreau sans "x" car même si l'on gravite autour de nombreuses personnalités du régime Nazi (les monstres donc), il est clair que Reinhard Heydrich est au centre de tout. Et pour cause, le bras droit d'Himmler va dès 1939, diriger le Reichssicherheitshauptamt (en abrégé parce que c'est quand même plus facile mais que ça compte moins au scrabble, le RSHA), "l'office central de la sécurité du Reich" qui centralise plusieurs sections importantes dont la Gestapo, les services de sécurité intérieure (Sicherheitsdienst-Inland (SS-Inland)), de sécurité extérieure (SD-Ausland, l'espionnage à l'étranger), la Kripo... puis, en 1941 être l'un des principaux organisateurs de "la solution finale". Le livre décrit d'ailleurs minutieusement les procédés antérieurs (au début ils voulaient parquer les juifs sur des îles comme Madagascar mais la guerre contre l'angleterre supprima la voie navale et accéléra lentement la recherche de quelque chose de plus définitif à l'intérieur des territoires conquis par les Nazis) qui vont mener vers un génocide plannifié de bout en bout.

 

Ce qui fait que --et c'est la grande force du livre-- l'auteur se permet beaucoup de digressions (personnelles parfois comme certains micro-chapitres composés d'une phrase ou deux ! ) qui rapportent donc tout ce qui a trait à Heydrich, de son enfance à l'attentat dans lequel il va perdre la vie, mais aussi aux nombreux massacres, aux livres traitant du personnages ou du nazisme durant cette période, à certains films qui évoquent le bourreau, sans oublier de parler de la république Tchèque (sa seconde patrie), de son rapport avec elle, des différents protagonistes qui peuplent ce conflit et précisément ce tournant qu'est l'attentat. Tout, par ramifications directes ou globalement éloignées tendent vers cet acte qui ouvre une brèche dans la seconde partie. Partie donc plus rapide (j'ai fini les quarante dernières pages d'une traite hier avec presque les larmes aux yeux) où la fiction (mais toujours dans ce cadre historique et commenté que l'auteur a soigneusement longtemps mis en place) fonce d'un coup, trop longtemps retenue, expulsant brusquement avec une vitesse, une concision, une précision et un lyrisme sans faille (même si l'auteur s'en est souvent défendu en amont).

 

Curieusement je me plaignais intérieurement que la fiction soit toujours stoppée par l'auteur et donc, qu'on ne puisse pas toujours adhérer (au sens de se lâcher complètement dans le flot des phrases, de cette fluidité dont les grands auteurs peuvent inconsciemment se targuer et qui nous emportent sur les vagues du texte refluant dans notre tête. Ce que Barthes appelle plus basiquement "le plaisir du texte") dans la première partie. Mais voilà, tout nous prépare au fameux attentat et à partir de ce moment tout va se dérouler comme dans un film, avec toujours non loin le ton décalé et parfois ironique de l'auteur. Un livre à deux vitesses donc mais qui tire sa force et son charme de l'alliance des deux parties pour livrer une oeuvre remarquable.

Plus qu'amplement recommandé !

 

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Et pour vous donner un aperçu de ce que j'ai expliqué, je vous livre deux extraits de deux chapitres qui se suivent et sont issu de la première partie, vous comprendrez mieux ce qui fait le sel de ce "roman".

 

Chapitre 106 - C'est comme si on avait giflé Himmler en pleine face. Le sang lui monte aux joues et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânnienne. Il vient de recevoir la nouvelle : lors d'un combat aérien au-dessus de la Bérézina, le Messerschmidt 109 de Heydrich a été abattu. Bien sûr, si Heydrich est mort, c'est une grosse perte pour la SS, homme dévoué, collaborateur zélé, etc. Mais c'est surtout s'il est vivant que c'est une catastrophe. Car le chasseur est allé s'écraser derrière les lignes soviétiques. S'il faut informer le Führer que son chef de la sécurité est tombé aux mains de l'ennemi, Himmler s'attend à une scène très pénible. Il recense mentalement le nombre d'informations détenues par Heydrich susceptibles d'intéresser Staline. Ça paraît vertigineux.

Et encore le Reichsführer SS ignore-t-il exactement tout ce que sait son subordonné. Politiquement, stratégiquement, si Heydrich parle, le désastre peut être gigantesque, les conséquences incalculables. Himmler ne parvient pas à les mesurer. Derrière ses petites lunettes rondes et sa petite moustache, il transpire (...).

 

Chapitre 107 - Natacha lit le chapitre que je viens d'écrire. A la deuxième phrase, elle s'exclame : "Comment ça, "le sang lui monte aux joues" ? Mais tu inventes !"

Ça fait déjà des années que je la fatigue avec mes théories sur le caractère puéril et ridicule de l'invention romanesque, héritage de mes lectures de jeunesse ("la Marquise sortit à cinq heures", etc.), et il est juste, je suppose qu'elle ne laisse pas passer cette histoire de boîte crânienne. De mon côté, je me croyais bien décidé à éviter ce genre de mentions qui n'ont, a priori, d'autre intérêt que de donner au texte la couleur du roman, ce qui est assez laid. En plus, même si je dispose d'indices sur la réaction d'Himmler et son affolement, je ne peux pas être vraiment sûr des symptômes de cet affolement : peut-être est-il devenu tout rouge (c'est comme ça que je l'imagine), mais aussi bien est-il devenu tout blanc. Bref, l'affaire me semble assez grave. (...)