Attention quelques spoilers. Prière d'avoir vu le film si possible.

Mais ça n'empêche pas non plus de lire hein.

 

 

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Lorsque la dernière mission de Bond tourne mal, plusieurs agents infiltrés se retrouvent exposés dans le monde entier. Le MI6 est attaqué, et M est obligée de relocaliser l’Agence. Ces événements ébranlent son autorité, et elle est remise en cause par Mallory, le nouveau président de l’ISC, le comité chargé du renseignement et de la sécurité. Le MI6 est à présent sous le coup d’une double menace, intérieure et extérieure. Il ne reste à M qu’un seul allié de confiance vers qui se tourner : Bond. Plus que jamais, 007 va devoir agir dans l’ombre. Avec l’aide d’Eve, un agent de terrain, il se lance sur la piste du mystérieux Silva, dont il doit identifier coûte que coûte l’objectif secret et mortel

 

Même si j'aime James Bond, je ne suis pas spécialement un gros fan de l'agent 007 mais là, wow. Dans l'histoire de Bond, il y a peu d'épisodes qui m'ont autant émus que Casino Royal, Au service secret de sa majesté et donc... Skyfall. Dénominateur commun de ces histoires ? La volonté de mêler l'action à quelque chose de l'intime lié soit au passif de l'agent secret, soit sa propre vie personnelle, secrète et cachée, laissant à penser qu'il reste une part de mystère derrière le voile plus qu'opaque de la grosse machinerie d'action. Dans l'un, Bond se mariait, enfin. Mais l'histoire se finissait (forcément) mal, laissant une blessure secrète. On ne quitte pas si facilement l'épouse secrète qu'est la machinerie du MI6. Dans un autre, Bond tombait amoureux (magnifique Eva Green d'ailleurs) et en payait le prix. Toujours dans ce même film (vous aurez reconnu Casino Royal), notre agent accomplissait une mission décisive qui lui permettait d'obtenir son "double zéro", soit le fameux permis de tuer. Dans Skyfall... Mais on va y venir, patience.

 

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Bond aime bien lui aussi l'automne. A moins qu'il ne fasse toujours que gris en Ecosse.

 

Pour une fois, je ne vais pas recopier ma chronique trop ailleurs ou en la modifiant ou l'allégeant sensiblement. Je commence à être un peu gavé par certaines prises de positions un peu partout sur certains forums, réseaux sociaux ou sites dédiés aux films qui me font me poser des questions. Ou pour reprendre Ripley dans Aliens afin d'être plus précis : "Est-ce que le Q.I aurait baissé depuis mon absence ?" (je cite de tête mais vous aurez compris). Et quand je vois certaines horreurs un peu partout, est-ce que le spectateur ne serait pas devenu un peu plus con de nos jours ? Pardonnez ma méchanceté mais je commence à en avoir assez de lire tout et n'importe quoi. Je regrette que ceux qui médisent d'un film prouvent le plus souvent qu'ils n'ont pas les arguments ou les idées pour défendre leur pensée mais il en va aussi de ceux qui peuvent le défendre. Bon, cela posé, arrêtons de nous torturer pour des choses qui n'en valent pas la peine et entrons dans le vif du sujet ou plutôt resituons le contexte.

 

Et le contexte justement, tout le monde le connait, juste avant nous avons eu Quantum of solace, titre formidable qui a réussi à faire l'unanimité sur sa nullité. Pauvreté d'enjeux, pas de méchant consistant (j'adore Amalric mais voilà, son personnage ne sert pas à grand chose), personnages expédiés (Bond a eu un ami avant mais ici, pouf, ya plus. Et sinon, plus de Gemma Arterton non plus. Une Olga Kurylenko sans charme...), action illisible ou mal exploitée (j'aime un peu ce qui se passe au début sur les toits et échaffaudages pis c'est tout), mise en scène à la ramasse (mention spéciale au ralenti d'Amalric qui essaye d'éviter une explosion), musique du générique trop banale (par contre le générique en lui-même avec ses cartes était magnifique et semblait presque renvoyer tour à tour aux cartes de la Renaissance comme à celles du ciel) jusqu'à un titre sur lequel on se tire encore les cheveux. Prometheus ok, Promethée, titan, mythe de la création, feu volé aux dieux, bla bla. Mais Quantum of solace. Quantum ? Solace ? Soleil ? Le mystère demeure aussi insondable que le fait que les créationnistes puissent exister.

 

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Coucou James, c'est moi ton nouvel ami, Roberto.

 

Comparé au diptyque Casino Royale/Quantum of solace (soit le jour et la nuit littéralement), Skyfall peut heureusement se savourer à part, qu'on connaisse les multiples références à l'univers James Bond délivrées ici ou non (spécial épisode des 50 ans de l'agent secret). Car le film peut aussi bien se voir comme un film d'action mâtiné d'une intéressante plongée dans la psychologie d'un triangle très fouillé (Bond / M / Silva) sans que les autres personnages annexes n'en pâtissent trop (Excellent Ralph Fiennes en Mallory justement). Mais les références, sans qu'on ne cherche constamment à les débusquer, participent littéralement à la remise en question d'un Bond ici malmené, déboussolé afin d'être plus vivement remis en selle, combattant un ennemi qui n'est au final que son propre double.

 

En effet, face à un Bond habillé de noir se présente un Silva vêtu de blanc, jusqu'à une coupe de cheveux blonds à la Max Zorin (de Dangereusement vôtre) avec une dégaine en décalage revenue d'un No country for old man qui achève de le rendre dangereusement imprévisible. Le personnage se révèle littéralement savoureux, un peu cinglé, doté d'un humour pince sans rire (merveilleuse scène où Silva "palpe" Bond et accumule certains sous-entendus sexuels pour se moquer de notre agent) qui s'oppose et complète celui d'un Bond. Comme lui c'est un agent (ou plutôt un ancien agent), habitué aux missions dangereuses, quitte à foncer frontalement (l'attaque du tribunal courte et intense). Mais aux zones sombres de Bond se présente l'opacité de Silva. On saura tout du pourquoi du comment de la cause de la vengeance de ce dernier sans que la fascination ne nous quitte (une scène où Silva "retire" ses dents. Comment ne pas penser à Requin, autre ennemi de Bond qui lui, pouvait enlever sa mâchoire d'acier à volonté ?) là où Bond demeure une énigme qui ne s'éclaire que lentement sur le final. Le skyfall du titre prend alors tout son sens dans cette dernière demi-heure en huis-clos qui renvoit à la jeunesse de l'agent secret sans trop s'y attarder (pour info, le nom des parents de Bond qu'on voit à un moment bien précis est "véridique", il est directement repris des bouquins de Ian Flemming).

 

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A propos de zones d'ombres et de lumière, impossible de faire l'impasse sur la photographie de Roger Deakins, splendide. Cela a déjà été dit un peu partout ailleurs mais au risque de faire dans le cliché, c'est une évidence, James Bond n'avait pas été aussi beau jusqu'ici. Tout est un émerveillement et même Sam Mendès en profite dans sa mise en scène pour en tirer pleinement parti. D'un travelling à Macau en passant par une séquence de combat en ombre chinoises uniquement éclairée par les néons en fond (un plan-séquence frontal imparable où l'incertitude joue sur le fait qu'on ne sait qui va se prendre une balle. Quand soudain quelqu'un tombe, on réalise brutalement d'un coup que le vide était en fait tout près et que l'inquiétude nous a prise brutalement aux tripes et la caméra qui a continué d'avancer pour plonger d'un coup et voir celui qui est à deux doigts de faire le grand saut. Excellent) à un cadrage décalé presque onirique sous un lac glacé où la surface comme un piège qui s'est lentement refermé n'est plus qu'éclairé d'une vague lueur orangée dans un fond verdâtre. On est presque dans un rêve, mais un rêve mortel. Et puis aussi tout le final où lentement le jour baisse tandis que la demeure de Bond se fait attaquer. Un chien de paille stylisé (sans aller jusqu'à la violence et le traitement d'un Peckinpah hein) où toute l'action semble se résumer en direct alors que le crépuscule lentement descend pour finalement ne filmer que le dernier acte de la tragédie à peine éclairé par les flammes d'une explosion dantesque (avec là encore un magnifique portrait d'un Silva en contrejour, toujours plus mystérieux et hagard).

 

Et en même temps rien à voir avec Peckinpah sur le final, mais rien du tout hein. Le film a cette particularité intéressante qui fait grincer beaucoup de gens d'être à la fois un actionner autant qu'un film d'auteur. Il est évident que Sam Mendès se réapproprie le mythe James Bond plutôt que de livrer un film "anonyme" comme ça l'a été avec bien d'autres volets de la saga (ce qui fera dire à Bresson en cachette à un journaliste un jour (Michel Ciment si je me rappelle bien), magnéto éteint, qu'il aime certains James Bond. Forcément, le spectacle d'un film huilé où le réalisateur ne tire jamais la couverture à lui, pas étonnant) et le produit fini se retrouve "le cul entre deux chaises". Pas assez d'action pour certains, pas assez de gadgets pour les autres, des motivations assez faillibles de la part du grand méchant pour d'autres, un climax final assez vain parce que ramené à quelque chose de finalement trop intime si on y regarde bien pour d'autres encore.

 

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Je te tiens, tu me tiens par la Bondinette.

_ Hihi arrête Roberto, ça chatouille...

 

Et au risque de me faire une nouvelle fois l'agent du diable (oui bon j'ai l'habitude), j'ai bien aimé justement le film pour tout ça, tous ces chausses-trappes placés devant le spectateur pour finalement ne dévoiler qu'une quête, celle d'un Bond qui se régenère lentement. On se moque gentiments des gadgets (la remarque de Q à Bond "vous espériez un stylo qui explose ? On fait plus trop là-dedans") pour revenir à l'essentiel, l'humain. L'homme derrière la carapace et machine à tuer froide au regard azur qui s'était malencontreusement mise en marche dans Quantum of solace. Redevenir humain, ressentir quelque chose comme ce sentiment ténu qui nous serrait le coeur dans Casino Royal, film qui prenait le temps (dans la partie de carte comme dans sa peinture de la relation Vesper/Bond), qui s'infusait comme on infuse un bon thé. Mendès dans de nombreuses interviews n'a jamais caché qu'il appréciait le cinéma de Christopher Nolan, notamment son Dark Knight qui avait instauré une nouvelle donne du blockbuster d'action américain (je précise parce que le cinéma asiatique ne respecte que ses propres règles et c'est justement pour ça qu'on l'aime bien souvent). On peut évidemment déplorer ça comme y voir un challenge intéressant, surtout pour quelqu'un comme Mendes qui n'a jamais caché savoir son petit James Bond sur le bout des doigts.

 

Alors oui, le retour aux racines, l'aspect de la relation maternelle M/Bond (voire Silva), cela aurait pu être encore approfondi sûrement mais au regard du final et d'une série dorénavant remise sur les rails (jusqu'à un prochain épisode Quantumofsolacien qui viendra à nouveau casser tout bêtement ?), on peut aussi penser que des choses valent mieux d'être mises de côté pour des développements ultérieurs. Regardez The Dark Knight dont Mendes avoue qu'il l'a inspiré. J'aime beaucoup le film de Nolan mais pour moi il souffre du syndrôme généralisé "je veux trop en dire". Et donc il en rajoute. Le développement sur les bateaux avec le Joker qui nous sort sa tirade sur les gens bons et honnêtes face aux gens méchants où que l'âme humaine est faillible, bla bla. Au delà de la réflection proposée c'est aussi un peu une posture propre à Nolan qui amorce le climax final (revoyez vous Le prestige et Inception on a aussi un grand discours vers la fin où les enjeux reprennent plus d'ampleur souvent). Et chez le réal, ça passe ou ça casse. Personnellement la fin du Dark Knight m'a toujours parue tirer en longueur justement sur ces points là. Regardez Skyfall et son final. Le manoir de Bond, l'assaut, la destruction, le regard de Silva sur la petite tombe près de la chapelle. C'est rapide et direct. On comprend que oui, les parents de Bond sont enterrés là mais surtout que c'est dans cette chapelle que le petit James est né. C'est là que tout a commencé et que tout va finir. Pas besoin de fioriture ni d'en dire trop. J'aime.

 

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Surtout ce qui est intéressant, c'est que Skyfall sonne le glas de beaucoup de choses et en devient sans doute plus que d'autres épisodes, le film le plus en prise avec notre époque. Exit le mâle macho qui semble presqu'un baby sitter pour la pauvre petite James Bond girl. On le sait depuis un moment, le personnage féminin qui accompagne Bond sait se débrouiller tout seul et manque presque de lui voler la vedette (aaaaah Kara jouée par Maryam d'Abo dans Tuer n'est pas jouer, quelle James Bond girl formidable). Mais dorénavant, Bond ne couchera pas forcément avec elle, pas plus qu'elle n'aura forcément envie de le suivre. Sur les trois personnages principaux féminins du film ici, la James Bond girl Eve (Naomi Harris que je n'avais plus vue depuis 28 jours plus tard, heureuse surprise) ne s'autorisera qu'un relatif flirt avec l'agent autour d'une mousse à raser... après lui avoir collé une balle au début du film. Séverine profitera d'un bref moment d'abandon dans les bras de 007 mais sera sévèrement châtiée plus tard. Quand à M, c'est elle LA vraie star du film, LA James Bond girl qui prend tout le monde à revers et, si on la suit depuis Goldeneye, donc 1995, arrive à nous émouvoir littéralement.

 

Exit aussi les multiples gadgets, sans non plus tomber dans l'espion ultra-réaliste de l'excellent La Taupe (un des meilleurs films de 2012). Exit les méchants sophistiqués qui attaquent en cachette (ou avec un gros sous-marin comme dans Demain ne meurt jamais), maintenant comme dans le terrorisme actuel, la menace peut venir de n'importe où, de n'importe quand (Silva), l'ennemi peut souvent être un ennemi intérieur ou manipulant des données abstraites relatives aux systèmes monétaires (Le chiffre dans Casino royal). L'ennemi pourrait même être gay que ça en devient génial (et Bardem s'en donne à coeur joie dans l'ambiguïté). Exit en fait une partie de l'essence de Bond afin d'être plus en prise avec notre monde. C'est un choix délibéré, à accepter ou non mais il est clair qu'en acceptant, ce Bond devient alors d'un rare plaisir cinématographique d'autant plus qu'il fait suite à des mois moroses qui n'ont pas particulièrement enchanté au cinéma.

 

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On pourrait encore soulever beaucoup de choses tellement le film s'avère des plus riches mais ce serait là pur cataloguage de cinéphile au fond. Réjouissons-nous simplement en disant que Bond a retrouvé ces lettres de noblesse et que la suite va s'avérer diablement excitante si la qualité est conservée et même poussée encore plus loin. Grand film.

 

- Retrouvez aussi cette chronique sur sa fiche Cinetrafic à Skyfall.