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Eunice arpente les routes du nord de l'Angleterre, à la recherche d'Edith, la seule personne qui lui ait jamais écrit des lettres d amour. Dans une station-service, elle rencontre Miriam, une jeune fille naïve, timide et solitaire. Fascinée par Eunice, Miriam décide de quitter son métier de caissière et sa mère invalide pour la suivre. Mais Eunice se révèle très vite être une meurtrière... Le road-trip mortel de deux jeunes femmes en colère. Le premier film culte et trash de Michael Winterbottom, le plus irrévérencieux des réalisateurs anglais.

 

Techniquement il ne s'agit pas du premier film de Michael Winterbottom comme on pourrait le penser mais son troisième. C'est en revanche le premier qui lui a fait bénéficier d'une certaine notoriété et qui fut distribué un peu partout. Il faut dire qu'avec cette histoire entre femmes avec une tueuse sur les routes et de sa compagne qui la suit fidèlement comme un petit toutou tandis que son aimée bute sans état d'âme tout ce qui se dresse devant elle, homme comme femme, il y avait alors de quoi avoir froid dans le dos. On est d'ailleurs très loin des simples romances au cinéma ici tant cet amour lesbien sent le souffre et avec son corps criblé de chaînes sorties d'un film sur le sado-masochisme, Eunice (Amanda Plummer qui se livre totalement ici) dépote sévère dans un paysage anglais plus morne.

 

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Ce n'est d'ailleurs pas un "film aimable" le reconnaît sans ambage Wintterbottom (à la fois dans le livret du combo DVD/Blu-ray sorti chez Outplay le 5 septembre 2017, ainsi que le documentaire en bonus). La première impression reste un certain malaise en bouche et il est tout aussi impossible de s'attacher à Miriam qu'à Eunice au début.

La première s'avère vite exaspérante avec son admiration sans borne et sans recul pour Eunice. Comme de nombreuses personnes entraînées dans le sillage d'un être violent et imprévisible, elle espère pouvoir changer sa compagne, la rendre plus humaine, ce qui ne marche jamais. Le film a d'ailleurs la bonne idée d'entrecouper généralement sa narration de plans frontaux en sepia de Miriam interviewée plus tard (police ? Journalistes ?) qui tente d'analyser plus en détail sa relation avec Eunice. Non seulement cela booste un peu un rythme souvent un peu mou dans son montage mais ça revient aussi après-coup sur plusieurs scènes précédemment vues avec une tentative d'angle/d'éclairage différent même si cela peut s'avérer un peu redondant à la longue.

 

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Quand à Eunice, elle regroupe plusieurs des capacités qui font d'elle une psychopathe telles qu'énoncées dans un hors série de septembre-octobre 2016 de ça m'intéresse - Histoire. Je vous les donnes toutes et je surligne en rouge celles qui concernent le personnage joué par Amanda Plummer :

  • Charme superficiel
  • Mensonge pathologique
  • Absence de remords ou de culpabilité
  • Impulsivité
  • Objectifs irréalistes
  • Se croire au dessus des lois
  • Problèmes de comportements précoces

 

Normalement 1% de la population serait psychopathe mais seulement une minorité tue suivant l'ensemble des critères/facteurs donnés... Ce qui est le cas d'Eunice ici.

Est-ce qu'Eunice ment ? Non, pas forcément mais elle s'est tellement embrouillée dans son gloubi-boulga biblique (citée très souvent) en plus de sa propre histoire qui tourne en rond (et qu'elle ressasse elle-même constamment, ce qui la fait donc tourner aussi en rond au propre comme au figuré -- "Je n'arrête pas de me perdre dans les bois") qu'elle se perd d'elle-même.

Quand à un problème de comportement précoce, on ne saura en fait rien d'Eunice du début à la fin, juste qu'elle a des lettres d'une certaine Edith avec elle. Là où Miriam dispose d'un certain background (un travail de serveuse, une mère vieillissante et dont il faut s'occuper) et apparaît émotive et retirée; Eunice s'avère déterminée, directe, franche, brutale, mystérieuse. Son comportement varie toujours d'un état à un autre, c'est une bombe toujours sous tension et Miriam semble marcher sur des oeufs à chaque instant qu'elle est avec elle.

 

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Le visuel du coffret Outplay semble inspiré de cette peinture de Siudmak, tiens.

 

Curieusement en deuxième partie de film, les tendances s'inversent et le film s'apprécie bien plus facilement une fois qu'inconsciemment on comprend que la quête (sanguinaire) d'Eunice n'a pas de but défini. Et c'est ici Eunice qui devient le personnage enfantin à protéger tandis que Miriam assume de devenir responsable et maître de son destin, quitte à commettre par amour l'irréparrable (la fin du film que je ne dévoilerais pas, trop de gens spoilent sur le net et sorti de son contexte, la scène n'a plus trop d'intérêt en fait). D'ailleurs on peut le dire, de "coquille vide" au début du film, Miriam se sera véritablement affirmé à la fin d'une croisade sanglante et sans avenir sur fond sonore de Björk, Les Cranberries, PJ Harvey, New Order....

 

Et le fameux baiser du papillon qui donne son titre au film dans tout ça ?

Il s'agit d'une manière de témoigner de l'affection à distance un peu comme le baiser esquimau. Ici le baiser est produit par les cils : il faut se rapprocher suffisamment pour effleurer de ses cils la personne aimée, afin de lui faire ressentir le battement d'ailes d'un papillon. On peut y voir le papillonage rapproché ou non de Miriam et Eunice qui se tournent autour, s'approchent, s'aiment même d'une certaine manière tout comme la distance entre le film et son spectateur qui se résorbe, s'agrandit, puis se rétrécit au fur et à mesure qu'on avance inexorablement vers la fin.

Pas forcément le meilleur Winterbottom (j'aurais tendance à plutôt montrer celui-ci) ou le plus accessible mais un des plus intéressants cela dit.